Si j’ai bien compris, ce ne sera plus comme avant, après. Mais, ce qu’on voudrait, c’est que maintenant, ce ne soit pas comme maintenant. Pourtant, pour la plupart, on est des confinés de luxe. Ce serait un peu fort de se plaindre quand on pense aux personnalités qui auraient tant aimé être dans notre situation. Edmond Dantès n’aurait-il pas raffolé d’une condamnation à simplement quelques semaines dans une cellule VIP du château d’If ? Avant l’apparition de Vendredi, la solitude ne serait-elle pas apparue plus douce à Robinson avec femme et enfants ? N’importe quel navigateur solitaire ne se sentirait-il pas le cœur plus léger dans l’assurance de ne rencontrer aucune tempête ni de souffrir du mal de mer (même si les conditions sont d’apparence moins aventureuses que ce qu’il se promettait en embrassant sa carrière aquatique) ? Et Tarzan dans son arbre n’en aurait-il pas profité pour être paresseux, n’ayant plus besoin de sauter de liane en liane pour attraper des bananes qu’il aurait pu se faire livrer par Internet ? Quant à Lawrence d’Arabie, il aurait sûrement adoré disposer de l’eau courante à volonté avec option glaçons, dans le désert, lequel est une forme particulière de confinement comme le savent ceux qui ont été amenés à en subir une bonne traversée.
Evidemment, on ne peut pas exclure que ça se serait moins bien passé, chez les Crusoé, si l'île déserte s'était révélée un confinement familial. Parce que, comme chacun sait, les couples et les familles ont appris à se supporter dans l'idéal, mais que se passe-t-il quand les circonstances changent ? On a beau être amoureux, on ne connaît pas toujours l'autre aussi bien qu'on croit. Remarques attestant d'une extension inattendue de compétences pas recherchées dans le domaine de l'être aimé : «Ah, en fait, tu as des cheveux blancs.» «Ah, tu as des poils, là.» «Ça ne te réussit pas trop, les cheveux longs.» Chez les couples qui se sont habitués à ce que l'un soit absent pour cause de travail toute la journée : «Non mais qu'est-ce que tu fais chez moi ?» Il faut prendre sur soi parce que ça va être difficile de divorcer en plein confinement. Peut-être que la réforme des retraites sera mieux acceptée s'il faut travailler plus pour rester confiné moins longtemps. Quant à aller se désennuyer sur les sites de cul d'Internet, c'est moins commode quand l'être aimé et les gosses adorés ne vous lâchent pas même d'un mètre, la distanciation sociale s'évanouissant dans l'épanouissement familial. Dans la vie quotidienne familiale, le confinement est autant à même de faire des heureux que des malheureux. Il y a le bon côté. «Dans la situation actuelle, il y a plus urgent que faire ses devoirs.» «En quelle année, Marignan ? Si vous croyez que je n'ai pas d'autres chats à penser.» Ou : «Je te l'avais bien dit que ce n'était pas la peine de se précipiter chez le dentiste pour la visite de contrôle.» En revanche, plus d'excuse pour vider le grenier, tondre la pelouse, téléphoner à sa mère, réparer le robinet qui goutte, classer les papiers, expliquer aux enfants comment on les fabrique. Sinon, il y a aussi : «Ah non, c'est à moi et personne d'autre de faire les courses aujourd'hui.» Ou : «On va tirer à la courte paille qui sort Médor.» Si j'ai bien compris, il faut également avoir une pensée pour le malheureux qui a gagné au Loto et ne peut même pas aller toucher son pactole.




