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Chronique "Ré/Jouissances"

Cours après moi, si je l’attrape

Irresponsable éloge de la fuite à l’heure où les autorités demandent au personnel médical de tracer les contacts des infectés.

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Publié le 18/05/2020 à 17h26

Oh là ! Je n’ai aucune envie qu’on suive à la trace mes errements passés si j’ai chopé cette saleté de Covid-19 et que je suis suspecté de le disséminer en arrosé arroseur. J’angoisse que du personnel de santé rhabillé en détective privé remonte le fil à pêche de mes relations peu recommandables, de ma sociabilité cloisonnée, de mes vagabondages de clochard vraiment pas céleste.

Je suis bien conscient de la gravité de la situation, mais j’hésite à livrer le code d'entrée de ma mécanique à double fond. Dans ces oubliettes de ma personnalité, se cachent des secrets glorieux et des vanités honteuses. Et tant pis si des esprits plus rationnels que le mien n’y voient que des bêtises infantiles. Les mêmes me faisant valoir que ces mensonges sans importance seraient déjà «crackés» depuis belle lurette par les Gafa, ces facilitateurs fonctionnels, ces hackeurs ludiques à qui je fournis sans m’en apercevoir des monceaux d’informations autrement compromettantes.

On a beau me donner toutes les garanties et faire valider le dispositif par le ban et l’arrière-ban des syndicats en blouse blanche qui semblent faire bon poids du secret médical, cela ne suffit pas à calmer ma paranoïa. On a beau tisonner mon sens des responsabilités, me rappeler à mon devoir de solidarité, me faire remarquer que cette mise à nu des individus ne sera que temporaire, je ne me résous pas à fournir la liste de mes «cas contacts». D’ailleurs comment voulez-vous que je me souvienne à quoi ils ressemblent tant, ces dernières semaines, je me suis acharné à détourner la tête et à ne jamais leur cligner de l’œil. Comme si, à moi seul, j’avais aboli la notion de reconnaissance faciale.

Je sais bien que je devrais me comporter en citoyen exemplaire, en patient complaisant et en contributeur de bonne volonté au bonheur futur. Je suis au courant qu’on m’espère topographe de ma carte du tendre et receleur de mes mailings professionnels. On voudrait que je chantonne «Cours après moi, si je l’attrape» quand j’en reste à «Courage, fuyons !».

Mon cerveau reptilien et mon imaginaire daté me renvoient à des mythologies qui n’ont plus cours. Je me fantasme en Jean Moulin qui baissait le rebord de son feutre noir pour dissimuler aux regards sa vision de la Résistance. Je me la raconte en François Mitterrand, qui savait rendre étanches ses intimités cerclées. J’oublie juste que le premier est mort de n’avoir rien dit et que le second a fini par exposer sa descendance aux regards d’une époque exhibitionniste et tolérante à la fois.

Le moment est venu de réaliser que j’appartiens à une société où l’on remonte à l’origine comme qui rigole et où le privé se désosse sur le billot de boucherie du «perso». La génétique facilite la généalogie tandis que la connectique rapproche amants, clients et commerçants. Ce sont les épouses des fondateurs de Google qui, en détoronnant l’ADN, ont initié la médecine prédictive. Ce dont profiteront bientôt les assurances pour préconiser les traitements préventifs. Rétif aux prophéties, je suis toujours cette autruche qui ne veut pas savoir quelle pathologie elle développera ni de quoi il est le plus probable qu’elle mourra.

On a beau me promettre l’anonymat, je renâcle à l’idée de détailler mon emploi du temps face à mon médecin référent et à confier mon carnet d’adresses aux officiers traitants de la Sécurité sociale. Si j’ai de l’estime pour le premier, les seconds me sont de parfaits inconnus.

Le ministre de la Santé les décrit comme une «brigade d'anges gardiens». Cette dénomination fait plus garde champêtre que membre des Brigades internationales. Et j'ai plus à raconter aux diablotins qui siestent sur mes épaules qu'à ces archanges chargés de la vidange de mes moteurs de recherche. Surtout, je crains que cette recension de mes comportements ne mette à jour mes ambiguïtés et mes hypocrisies, ma quotidienneté et ma banalité. Je préfère qu'on ignore que je copine avec Raoult le matin et avec Delfraissy l'après-midi, qu'il m'arrive de lire BHL à l'aube et Onfray au crépuscule, et que Neymar me manque autant que Mbappé. Surtout, je ne tiens pas à ce que le monde entier soit au courant de mes joggings effectués au-delà du périmètre autorisé.

Même si c'est pour la survie de l'espèce, j'ai du mal à me faire mouchard de mon mode de vie, à révéler qui est ma boulangère et qui mon fleuriste. Je ne veux pas que, pour cause de fébrilité, on m'oblige à détailler mes sources de félicité. Je refuse qu'on colle un GPS sous la carlingue des avions que j'affrète pour aller survoler les principautés de mes privautés, visiter les domaines de mes fantaisies.
Disons que si on me trace, je me trisse. A moins que je ne finisse par porter ces masques ridicules pour éviter d'être un jour convoqué par la police de la santé.

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