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Libération
Enquête

Ecrire des tribunes, un sport de combat par temps de pandémie

Chercheurs et intellectuels ont multiplié les textes durant le confinement, livrant une bataille des mots et des interprétations qui a fait bouger les lignes.
(Plainpicture. Birta Images. GUSK)
publié le 23 juin 2020 à 18h06

C'est devenu un jeu sur les réseaux sociaux : demander qui n'a pas encore écrit ou signé sa tribune appelant à réunir la gauche, combattre le capitalisme ou préparer le monde d'après. «Ecris "Dans une tribune publiée par le Monde, plus de 150 personnalités appellent à" et laisse ton correcteur de téléphone écrire la suite», écrivait sur Twitter la journaliste Diane de Fortanier. «Je m'ennuie un peu. Quelqu'un veut écrire une tribune pour demander l'union de la gauche ?» renchérissait le militant LFI Landry Ngang. Raillant les expressions toutes faites, d'autres, comme le sociologue Denis Colombi, ont proposé des grilles de bingo recensant les termes le plus souvent employés dans ces textes.

Un peu partout, on s'est aussi amusé de ceux qui ont écrit trop vite, des premières pages du journal de confinement de Leïla Slimani dans le Monde à la tribune outrancière du philosophe italien Giorgio Agamben publiée fin février dans Il Manifesto. Il y écrivait que «le terrorisme étant épuisé comme cause de mesures d'exception, l'invention d'une épidémie (offre) le prétexte idéal pour les étendre au-delà de toutes les limites».

Et alors que des stars de cinéma comme Juliette Binoche ou Marion Cotillard se voyaient reprocher début mai la signature d'une tribune réclamant la fin d'un système consumériste auquel elles participent, Nicolas Hulot suscitait des critiques avec ses «100 Principes pour un "Nouveau Monde"», appelant dans le Monde à «réanimer notre humanité» et «applaudir la vie».

Dans le numéro de juin de Siné mensuel, l'humoriste Guillaume Meurice invente une fausse mini-tribune signée par l'écologiste ainsi que Juliette Binoche ou Didier Lallement : «Ce serait chouette qu'on prenne conscience que ce monde-là n'est pas trop cool, et que ce serait bien s'il était mieux.»

Un débat public bousculé

Au-delà de ces accidents de parcours, des textes analysant dans le détail et à sa juste mesure la situation inédite que nous traversons se sont multipliés à un rythme qui ferait pâlir n'importe quel coronavirus. Certes, l'intérêt des médias pour les textes d'intellectuels a beaucoup grandi ces dernières années. Mais malgré cette tendance, certains signes ne trompent pas : à Libération comme dans d'autres journaux, le nombre de propositions de textes a explosé. Bousculant sa grille des programmes, France Inter a diffusé chaque matin des «lettres d'intérieur» rédigées par des personnalités qui livraient leur analyse. Chez Gallimard, la collection «Tracts», qui publie habituellement des textes d'intervention à un rythme mensuel, en a dégainé plus de 60 en huit semaines - par Régis Debray, Cynthia Fleury, Nancy Huston, Jean-Paul Demoule… -, d'abord diffusés sur Internet et désormais réunis dans un livre (1). L'éditeur Alban Cerisier se dit impressionné par leur écho médiatique. «Certains auteurs ont reçu des sollicitations semblables à des sorties d'essais», dit-il.

Dans un débat public bousculé et temporairement monopolisé par les annonces du gouvernement et des institutions médicales, ces textes ont répondu au besoin collectif de donner sens aux événements. «La multiplication des prises de position durant la crise du Covid témoigne d'une historicité : nous prenons conscience de vivre des temps historiques, qui appellent une réponse historique», confirme le maître de conférences en sciences politiques Boris Gobille, spécialiste de Mai 68. Un sentiment d'autant plus fort ici que l'arrêt de nombreuses activités semblait permettre la remise en question d'une marche du monde auparavant jugée inéluctable.

D'où l'importance des thèmes successivement placés au cœur du débat par ces interventions. Dès le 18 mars dans Libération, la sociologue Dominique Méda - auteure de plusieurs textes durant la période - pointait deux problématiques centrales : la reconnaissance du travail du soin, notamment à travers la question de l'hôpital, et les enjeux écologiques. Ces sujets furent largement abordés tout au long de la période, avec des témoignages et appels émanant du monde hospitalier ou de philosophes du soin (Pascale Molinier, Barbara Stiegler…), ainsi que d'intellectuels investis sur la question écologique. C'est le cas de Bruno Latour, qui appelait dans AOC à réfléchir aux activités que nous voudrions voir reprendre à l'issue du confinement et celles dont nous pourrions nous passer, ou encore les mesures «pour un retour sur Terre» de Dominique Bourg, Philippe Desbrosses, Gauthier Chapelle, Johann Chapoutot, Xavier Ricard-Lanata, Pablo Servigne et Sophie Swaton.

Ces derniers jours, le déconfinement a suscité des critiques sur la vision économique présidant au redémarrage, comme celui de l'anthropologue David Graeber qui craint le retour d'une «bullshit economy». Entre-temps, d'autres textes ont expliqué les modèles épidémiologiques qui permettaient de comprendre la diffusion du virus (Alexander Bird), ou alerté sur les inégalités à la maison, au travail ou à l'école (Camille Peugny et Philippe Coulangeon), les bouleversements du rapport à la mort (Claire Fercak), la société de surveillance (Antonio Casilli).

«Une bataille d’interprétation»

Pour Boris Gobille, ces universitaires ont opéré un «travail de la signification» : «Interpréter ce qui se passe, c'est la plupart du temps vouloir peser sur la tournure des événements. C'est ce qui définit le fait d'agir en intellectuel par rapport à agir en pur savant, si une telle chose existe», explique le chercheur. «C'est une bataille d'interprétation - sur le sens de ce qui est en train de se passer, sur les responsabilités et les explications - et une bataille sur la profondeur de la rupture à engager», poursuit Dominique Méda, utilisant un registre militaire qui n'est pas anodin. Spécialiste de la vie intellectuelle en France, le politiste Laurent Jeanpierre a décelé durant la période une «division du travail idéologique» qui établit des lignes de front : «On a d'un côté les professionnels de la tribune qui produisent des diagnostics historiques d'une ampleur folle - "la crise de toutes les crises", "rien ne sera plus jamais comme avant", notre "scénario pour le monde d'après" - et de l'autre les énarques de cabinet et les intellectuels organiques des groupes organisés, parfois des lobbys, qui répondent à la crise sur une temporalité plus courte et préparent le vrai monde d'après… qui n'a rien à voir avec celui qui est rêvé avec les premiers», dit-il. Jusqu'à douter de l'effet de certains de ces textes : «Il n'est pas sûr que cela contribue toujours ni au progrès du débat public, ni à celui de la science, ni à l'infléchissement des rapports de forces politiques existants, mais simplement à entretenir des distinctions internes au monde intellectuel ou des ego.»

Ayant occupé des postes de haut fonctionnaire, Dominique Méda confirme que les lignes sont difficiles à faire bouger : «Chacun est dans son système de pensée, de références, pense en toute bonne conscience qu'il a absolument raison et qu'il faut juste se donner un peu de temps pour que les autres comprennent.» Mais en bousculant ces certitudes, la pandémie apparaît comme un moment opportun de faire bouger les lignes. «Ma thèse, c'est que c'est au cœur de la crise que l'on doit préparer l'après», explique la chercheuse, citant des précédents comme la Seconde Guerre mondiale qui accoucha du plan Beveridge en Grande-Bretagne ou du programme du Conseil national de la Résistance (CNR) en France.

L'auteur d'une tribune a donc pour devoir de pointer des éléments concrets, des points de débat précis, que les appels au «monde d'après» n'ont pas toujours su saisir. «C'est une facilité qui évite de prendre les dossiers à bras-le-corps», estime Alban Cerisier, qui a soigneusement évité que ses auteurs usent et abusent du terme. «Cela dénote une attitude consumériste qui appartient au monde d'avant. On changerait de monde comme on change de chaussettes ! Ce n'est pas possible : nous sommes embarqués dans ce monde-là, il faut faire avec», explique le philosophe et essayiste Mark Alizart, auteur d'une tribune dans Libération sur la crise écologique. Aux grands mots, il faut préférer les bons remèdes : «Un texte doit avoir un point d'application, un caractère performatif, un dire qui serait un faire», dit-il.

La légitimité des universitaires à esquisser l'avenir, régulièrement questionnée, est de nouveau mise en débat avec tous ces textes. Dans un tweet, l'historien Nicolas Offenstadt met ses collègues en garde : «Roger Chartier a écrit que les historiens n'ont pas de vertus particulières pour parler du futur […]. Peut-être un propos à relire pour certains aujourd'hui.»

Tendance à l’incantation

Auteur en janvier d'une tribune où il appelait, non sans malice, ses pairs à «arrêter de penser», le philosophe Pascal Engel n'a été convaincu ces dernières semaines que par une poignée de textes, dont un judicieux rappel du philosophe Mark Lilla dans le New York Times : l'incapacité à prévoir l'avenir «est une vérité que les humains n'ont jamais été capables d'accepter». Aux textes qui tentaient de décrire notre condition confinée, Engel reproche leur difficulté à dire quelque chose de neuf. «Ces chroniques et tribunes revenaient souvent à constater le désarroi que tout le monde constate. Je ne suis pas certain que ce soit le rôle d'un intellectuel.» Quant aux écrits plus programmatiques, il leur reproche une tendance à l'incantation. «L'intellectuel devrait s'armer d'un peu plus d'arguments, de faits et de données, essayer de donner les raisons et pas seulement exprimer ses passions ou ses intérêts», explique le chercheur avant de conclure : «Depuis les années 30, les intellectuels ont eu tendance à s'instituer comme commentateurs du présent, c'est-à-dire à se considérer comme des journalistes.»

La distinction fait écho aux travaux de Max Weber sur les rôles respectifs du savant et du politique (2). Mais, pour Dominique Méda, impossible de conclure des travaux du sociologue allemand que le savant est exclusivement du côté de l'analyse : «Isabelle Kalinowski (3) a rappelé que Max Weber multipliait les tribunes et était très engagé. Il voulait dire qu'il ne faut pas profiter de sa position pour imposer ses valeurs. Croyez-moi, j'y prends garde !» assure-t-elle, après avoir rappelé que tout ce qu'elle avance repose «sur trente ans d'analyse des politiques sociales».

Dans le champ de bataille des interprétations de crise, les intellectuels ont donc donné de la voix. Ils ont souvent visé juste, parfois raté la bonne tactique. Alors que les lignes commençaient à s'éclaircir, les débats sur le racisme ont lancé un autre coup de semonce, Emmanuel Macron ayant reproché aux universitaires «l'ethnicisation de la question sociale». Et ainsi ouvert un nouveau front dans cette guerre.

(1) Tracts de crise. Un virus et des hommes, 18 mars-11 mai, 17 €.

(2) Le Savant et le Politique, de Max Weber, 1919.

(3) Sociologue, traductrice de Max Weber.