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Décryptage

Quel avenir pour Grand Frais après l’arrivée d’un actionnaire américain ?

La marque de produits frais, leader de son secteur, passe sous pavillon américain. «Libération» vous résume tout ce qu’il y a à savoir sur cette transaction et ses répercussions.

France, Les Sables-d Olonne, 2024-04-24, A logo on the back of a Grand Frais supermarket employee, Photograph by Serge Tenani / Hans Lucas, France, Les Sables-d Olonne, 2024-04-24, Un logo sur le dos d une employee d un supermarche alimentaire Grand Frais, Photographie de Serge Tenani / Hans Lucas. (Photo by Serge Tenani / Hans Lucas via AFP) (Serge Tenani/Hans Lucas. AFP)
Publié le 22/12/2025 à 21h09

La chaîne de magasins Grand Frais, ces grandes surfaces spécialisées dans les fruits et légumes, le fromage, la poissonnerie et la boucherie, devient américaine. Et avec, la promesse de 3 500 recrutements en France en 2026, et l’ouverture de 25 magasins, a confirmé ce lundi 22 décembre Jean-Paul Mochet, dirigeant de la maison mère, Prosol. Que signifie ce rachat pour les consommateurs et pour l’avenir de l’enseigne ? Libé s’est penché sur la question.

Qu’est-ce que c’est, Grand Frais ?

Au départ, il ne s’agissait que d’une boutique, ouverte en mai 1992 à Givors, au sud de Lyon, par Denis Dumont. Aujourd’hui, l’entreprise compte 337 magasins partout en France selon le décompte de Jean-Paul Mochet auprès de LSA et surtout, connaît un succès fulgurant dans le monde de la grande distribution.

Mais loin d’être une entreprise artisanale et familiale, Grand Frais est en réalité devenu un groupement d’intérêts économique (GIE). Son principal opérateur, Prosol, gère les trois quarts du magasin (les rayons fruits, légumes, marée, produits laitiers…). Despi s’occupe de la boucherie et Euro Ethnic Foods de l’épicerie. Comme le note le Figaro, chacun des trois partenaires est autonome, dispose de sa réserve, de ses étalages, de son personnel, de sa politique commerciale et des prix. C’est une sorte de «copropriété».

Les Américains ont-ils vraiment racheté Grand Frais ?

Oui et non. En réalité, le gestionnaire d’actifs américain Apollo a racheté le fonds d’investissement français Ardian, qui détenait 70 % de Prosol, qui lui-même réalise 74 % du chiffre d’affaires de Grand Frais. Apollo devient donc un actionnaire majeur dans le fonctionnement de Grand Frais, mais pas l’unique. Cela fait plusieurs années qu’Ardian cherchait à vendre ses parts, acquises en 2017 pour 1,7 milliard d’euros et largement revalorisées depuis. Selon les informations du Figaro, les Américains auraient déboursé 4 milliards d’euros pour les obtenir.

Quant au choix de céder des parts à des investisseurs étrangers, qui plus est américains, l’économiste Philippe Moati n’y voit rien de surprenant. «C’est vrai que par les temps qui courent, on aurait préféré un Européen ou un Français, mais c’est la logique des fonds, souligne-t-il auprès de Libé. On mise sur un canasson et quand l’objectif est atteint, au bout d’un certain nombre d’années, on vend au plus offrant et on réinvestit ailleurs.»

Pourquoi s’intéresser à la maison mère de Grand Frais ?

D’abord, Prosol est une société qui, dans le monde fatigué de la grande distribution, se porte (très) bien. Sa valorisation à 5,7 milliards d’euros le place dans le haut du panier des grands distributeurs français – à titre de comparaison, précise le Figaro, Carrefour, autrement plus achalandé, vaut 10,6 milliards d’euros en bourse, et Casino, moins de 100 millions. Sur son exercice 2025 s’achevant en septembre, Prosol a réalisé un chiffre d’affaires de 4,2 milliards d’euros, en hausse de 20 %, par rapport à un rythme situé en moyenne entre 15 et 18 %, rappellent les Echos.

Les bénéfices de l’enseigne Grand Frais, quant à eux, s’élèvent à 4,6 milliards d’euros (+ 15 %). Et ses ventes ont progressé de 8,1 % à périmètre constant sur un an, devenant l’une des marques les plus rentables au mètre carré (avec 12 000 euros le mètre carré, ils se placent en champion du secteur, devant Leclerc, à près de 11 000 euros /mètre carré), précisent encore les Echos. «Les fonds ont besoin d’avoir une perspective de retour sur investissement. Donc ils ne vont pas miser sur un cheval malade, mais plutôt sur des entreprises en bonne santé – c’est le cas de Grand Frais», appuie Gaëlle Le Floch, spécialiste de la grande distribution, directrice des insights stratégiques chez WorldPanel by Numerator pour Libé.

Comment expliquer un tel succès ?

Face aux hypermarchés traditionnels, Grand Frais a su tirer son épingle du jeu. L’enseigne maîtrise l’ensemble de sa chaîne, de la production à la commercialisation. Elle est partenaire de 2 300 producteurs français et s’est implantée en zone périurbaine, concurrençant directement les stars de la grande distrib. Mais avec une offre spécialisée. «Là où ils ont été très bons, reconnaît Cécile Désaunay, directrice d’études à Futuribles et auteure de La Société des besoins (Alternatives), c’est qu’ils ont reproduit le côté “marché”. Ce canal est très attractif pour toutes les populations, avec une qualité garantie, et des prix assez intéressants».

«La mise en scène est chaleureuse, on retrouve les codes des halles, les produits sont très bien disposés… Il y a une clientèle pour ça ! C’est une manifestation de plus du commerce de précision», abonde Philippe Moati. Tout comme Gaëlle Le Floch, qui repense aux «humidificateurs sur les salades» et «une mise en exécution en magasin irréprochables, qui fait oublier que vous êtes dans un magasin de grande surface». Sans perdre de vue que tous ces produits, pour être attractifs, ne sont pas forcément français, ni bio. Ni que ces hauts standards se doublent pour les salariés de cadences et exigences que la faible présence syndicale, favorisée par la multiplication des sociétés qui constitue l’enseigne, peine à contenir.

Que va devenir Grand Frais ?

L’objectif, pour Jean-Paul Mochet, président de Prosol, est de «doubler la taille de l’entreprise d’ici à 2030», révèle-t-il à LSA.

Côté personnel : actuellement composée d’environ 10 000 employés, Prosol a annoncé le recrutement de 3 000 à 3 500 personnes en 2026. «Il s’agit de 1 400 emplois nets en CDI» au sein de la maison mère, qui compte embaucher des maîtres affineurs fromagers, des experts agréeurs qualité sur les sites de production, des fileteurs pour son atelier de poisson de Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais) et des acheteurs spécialistes. 600 nouveaux emplois de bouchers et d’épiciers sont prévus dans les autres sociétés qui composent Grand Frais. Le reste des embauches concernera les «emplois en amont de la chaîne, et les unités de transformation», notamment à Samazan (Lot-et-Garonne), dans le Sud-Ouest, où un nouvel entrepôt doit ouvrir début 2027, a ajouté le dirigeant de Prosol.

Côté magasins : 25 nouveaux magasins Grand Frais vont voir le jour en 2026. Les autres enseignes de Prosol, comme Fresh (une version plus compacte de Grand Frais pour les petites villes, 63 boutiques) et mon-marche.fr (le format ultra-urbain, 3 magasins à Paris) vont être aussi concernées. Pour la première, le rythme va s’accélérer avec 40 ouvertures annuelles. Pour la seconde, cinq nouvelles ouvertures sont dans les tuyaux pour le premier semestre 2026. Présente également au Luxembourg, en Belgique et en Italie, la société veut y faire apparaître des Grand Frais, et se lancer sur le marché espagnol.

Par ailleurs, le groupe a annoncé cet automne le rachat de 32 Gifi, l’enseigne de bazar ultradiscount qui, elle, a des difficultés. Il envisage de reconvertir tous les magasins en points de vente alimentaires dès la fin de l’année 2026, tout en conservant et formant ses salariés.

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