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Cryptomonnaies : des centaines de millions d’euros blanchis par des organisations criminelles

Une enquête de plusieurs mois menée par 38 médias de 35 pays différents dévoile l’existence d’un système de blanchiment d’argent sale sur certaines plateformes.

Selon l'enquête de l'ICIJ, «au moins 28 milliards de dollars liés à des activités illicites» sont passés par les systèmes d’«exchange» entre 2024 et 2025. (Bloomberg/Bloomberg via Getty Images)
Publié le 17/11/2025 à 11h29

Des révélations aux airs de série télévisée. Une enquête de plusieurs mois, menée par le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ), dévoile ce lundi 17 novembre l’ampleur du blanchiment d’argent sale sur certaines plateformes via les cryptomonnaies. Ce travail, appelé «The Coin Laundry» («la lessiveuse de cryptos», en français) a été réalisé par 38 médias de 35 pays différents, parmi lesquels le Monde ou encore Radio France. D’après ces médias, des centaines de millions d’euros de cryptomonnaies en lien avec des organisations criminelles internationales circulent notamment via Binance et OKX, deux des plus importants acteurs du secteur.

Au cœur de cette enquête : les «exchanges». Comme l’explique le Monde, il s’agit de «comptoirs physiques et numériques qui relient le monde des cryptos et le système financier classique, en permettant d’échanger des actifs numériques contre du cash, et vice-versa». Problème : les plateformes proposant ces services ne parviennent pas à ce jour à trouver de solutions efficaces pour lutter contre les pratiques illégales.

Le problème de l’anonymat

Initialement, le système des cryptomonnaies impose que la totalité des transactions soit listée publiquement. Mais avec un détail : les fameux «wallets» («portefeuilles») dont disposent les utilisateurs, qui contiennent les cryptomonnaies, peuvent être 100 % anonymes. Concrètement, les transactions sont donc bien visibles, mais elles sont associées à des comptes sous pseudonymes. Si, au sein des institutions financières classiques, la vérification de l’identité des clients est obligatoire, les plateformes de cryptomonnaies, elles, s’affranchissent fréquemment de ces règles, jouant sur les contours flous des lois de certains pays.

Selon l’enquête de l’ICIJ, divers services illégaux – via les cryptomonnaies – facilitent ainsi le blanchiment d’argent. Parmi lesquels des «crypto DAB», soit des guichets automatiques qui permettent de transformer les cryptomonnaies en argent cash ou en or, sans contrôles. A l’échelle française, des appareils comme ceux-ci avaient notamment été installés à Paris et Lille. En 2024, des opérations de saisies avaient été réalisées par les gendarmes et policiers. «Ces appareils peuvent servir à effectuer des virements immédiats et anonymes à n’importe qui, même à des organisations terroristes», souligne un connaisseur du dossier auprès du Monde.

Manque de moyens

D’après les données recueillies par l’ICIJ, Binance, plus grosse plateforme d’échange de cryptomonnaies au monde, a reçu «au moins 408 millions de dollars» en provenance d’adresses liées à Huione, un conglomérat représentant une «préoccupation majeure en matière de blanchiment», peut-on lire sur Radio France. OKX, de son côté, a reçu «226 millions de dollars» en lien avec les mêmes réseaux. Au total, «au moins 28 milliards de dollars liés à des activités illicites» sont passés par les systèmes d’exchanges entre 2024 et 2025, rapporte le Monde.

Face à ce phénomène d’ampleur, l’investigation pointe le manque de moyens des plateformes pour contrôler ces flux, en raison d’un nombre d’alertes colossal, ou encore du manque de temps alloué aux salariés pour effectuer des contrôles. Mais surtout, comme le souligne Radio France, ces dits contrôles, quand ils ont lieu, restent «superficiels» : «S’ils bannissent les acteurs criminels de leur plateforme, ils perdent une source de revenus importante, ils ont donc tout intérêt à laisser cette activité se poursuivre», résume John Griffin, expert en données blockchain à l’université du Texas à Austin, auprès du média.

Trump relâche la pression

Malgré ces éléments accablants, les conséquences pour les plateformes restent légères à ce stade. Et les Etats-Unis ne montrent pas l’exemple, au contraire : sous Trump, une douzaine d’actions judiciaires ont été abandonnées dans le domaine, alors que le pays était jusqu’alors fort investi dans les enquêtes contre ces plateformes. En parallèle, en octobre 2025, le président américain a même été jusqu’à gracier… Changpeng Zhao, l’ex-patron de Binance, qui avait été condamné en 2024 dans une importante affaire de blanchiment. Du côté de la France, Binance reste visée par une information judiciaire pour blanchiment et publicité mensongère.

Les plateformes, quant à elles, se dédouanent de toute responsabilité. Et bottent en touche, citées par Radio France. Binance promet de «maintenir les standards de sécurité les plus élevés» tandis que OKX assure avoir «pris des mesures proactives». Encore des mots, toujours des mots, qui n’empêchent pourtant pas ces flux criminels de continuer à circuler.

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