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Alléluia

Microsoft, Google, Palantir… Les patrons de l’intelligence artificielle mettent Davos à leurs pieds

Invités en majesté au Forum économique mondial, ce mercredi 21 janvier en Suisse, les PDG des grandes entreprises de l’IA ont défendu le déploiement immodéré de leurs technologies, sans avoir à répondre des questions sociales et environnementales qu’elles posent.

Au Forum économique mondial de Davos (Suisse) le 21 janvier 2026, Jensen Huang, PDG de Nvidia (ici avec son homologue de BlackRock, Larry Fink) a appelé à investir des «trillions de dollars» dans l’IA. (Denis Balibouse/Reuters)
Publié le 21/01/2026 à 20h53

C’est la pièce de résistance. Ce mercredi 21 janvier, vers 11 h 30, Larry Fink, PDG de BlackRock, coprésident par intérim du Forum économique mondial et maître des festivités, présente Jensen Huang, le PDG de Nvidia, grande première à Davos. Pendant près d’une demi-heure, le fabricant de puces en blouson de cuir noir déroule et invite le monde à ne pas rater «l’opportunité» de la robotique, à «construire des infrastructures» et investir des «trillions de dollars» dans l’intelligence artificielle. Une bulle, quelle bulle ?

On ne fait même plus semblant. Sans faire du Forum économique mondial un haut lieu de lutte sociale, il fut un temps où, depuis la scène principale, Greta Thunberg, alors âgée de 16 ans, pouvait inviter les dirigeants de ce monde à se mobiliser face au changement climatique, et la militante pakistanaise Malala Yousafzai inciter les femmes à ne pas attendre le soutien des hommes pour changer le monde. C’était il y a quelques années, une éternité. Signe de l’air du temps : Davos 2026 a des airs de grand raout pro-tech, saupoudré de trumpisme.

Prêcher la bonne parole

Au programme de ce troisième jour du Forum, des conférences intitulées «Converging Technologies to Win» («la convergence technologique pour gagner») ou «Next Phase of Intelligence» («la prochaine étape de l’intelligence»), des speakers plus ou moins pointus (vous êtes plutôt Yoshua Bengio, l’un des architectes de l’IA moderne, ou Yuval Noah Harari, l’auteur de Sapiens ?) et des patrons américains venus prêcher la bonne parole, interrogés par l’inévitable Larry Fink dont toutes les questions semblent réductibles à une seule : comment déployer l’IA dans le monde entier encore plus vite ?

Après avoir levé et englouti des milliards de dollars pour entraîner des modèles de langage, les entreprises d’IA sont confrontées au dilemme du retour sur investissement (OpenAI a récemment annoncé tester la publicité aux Etats-Unis) et aux craintes de l’éclatement d’une bulle financière. Pour Satya Nadella, le PDG de Microsoft, il n’y a pas mille chemins. La solution, en un mot : ac-cé-lé-rer. «Je pense que nous perdrons rapidement l’autorisation sociale de prendre une ressource rare comme l’énergie» si l’IA n’apporte rien dans les domaines de la santé ou d’éducation, affirme-t-il. Pas de panique pour Alex Karp, PDG de la société de surveillance Palantir, qui voit dans cette histoire de bulle un simple «décalage» et préfère évoquer les métiers que l’IA va créer, et détruire : «Si vous êtes allés dans une université élitiste pour étudier la philosophie, j’espère que vous avez d’autres compétences, car celles-ci vont être difficiles à vendre.» Bref, on accélère et pour le reste, on verra plus tard.

«Une peur et des inquiétudes raisonnables»

Face à l’enthousiasme ambiant, il y a quelque chose de l’ordre du retour à la réalité quand la journaliste britannique Zanny Minton Beddoes convoque le passé et interroge le directeur général de Google DeepMind, la filiale IA du géant américain : «Quand on repense à la mondialisation des années 1990, beaucoup de jobs ont été remplacés et les gouvernements n’ont pas fait assez, au point que le retour de bâton du public a été tel que nous nous trouvons dans la situation d’aujourd’hui. Pensez-vous qu’il y aura un sentiment d’antipathie grandissant vis-à-vis de ce que vous faites dans vos entreprises ?» Réponse de Demis Hassabis, l’un des pionniers de la recherche en IA : «Il y a effectivement un risque. Il y a une peur et des inquiétudes raisonnables.»

Un peu à l’écart des grands patrons reçus comme des rock stars, Arthur Mensch, le poulain français à la tête de Mistral AI qu’on présente comme l’un des espoirs pour une souveraineté technologique européenne, s’est exprimé sur l’hégémonie américaine. «Le plus gros risque pour l’Europe est de devenir une colonie de l’IA, alerte-t-il. Si la tech européenne n’atteint pas ses objectifs, 95 % des services digitaux d’IA seront importés des Etats-Unis. Toute notre industrie reposera sur des infrastructures qui pourront être débranchées si les Etats-Unis le décident.»

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