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Un sombrant soleil

En Gironde, l’ombre grandit sur le futur mégaparc photovoltaïque Horizeo

Vilipendé depuis des années par les associations écologistes et de riverains, le projet d’énergie solaire pharaonique d’Engie et Neonen, qui devrait abattre 800 hectares de forêt des Landes, a été remis en cause, mi-juillet, par le ministère de la Transition écologique.

La forêt de Saucats, au cœur du massif des Landes de Gascogne, est menacée par le projet photovoltaïque Horizeo. (Thibaud Moritz/AFP)
ParEva Fonteneau
correspondante à Bordeaux
Publié le 15/08/2024 à 9h00

Raser 800 hectares de forêt pour installer un champ de panneaux solaires destiné à produire de l’énergie verte. Tout un paradoxe. Depuis 2021, deux entreprises françaises de l’énergie, Engie et Neoen, ambitionnent de mettre en route, d’ici 2028, le plus grand parc photovoltaïque de France, au cœur du massif des Landes de Gascogne et à vingt minutes en voiture de Bordeaux, en Gironde. S’il voit le jour, le projet Horizeo fournirait en électricité l’équivalent de la consommation annuelle de 500 000 personnes.

Mais alors que le permis de construire et la demande d’autorisation environnementale ont été déposés en mars – échappant de justesse à la loi qui interdit désormais les projets qui nécessitent un défrichement de plus de 25 hectares – l’opposition ne faiblit pas. En première ligne, des associations de résidents et de protection de la biodiversité dénoncent «un projet industriel démesuré […] en totale contradiction avec les différentes politiques d’aménagement du territoire qui toutes soulignent la nécessité de préserver la forêt et de développer les plantations d’arbres». Nouveau coup dur cet été : Horizeo, dont le coût est estimé à 600 millions d’euros, est également remis en cause directement par l’Etat.

«Jamais justifié de réelle compensation carbone»

Comme l’a révélé l’hebdomadaire Challenges mi-juillet, le ministre de la Transition écologique, Christophe Béchu, au cours d’un entretien avec le directeur général de Neoen, a estimé que le mégaparc n’était pas «conforme à l’esprit de la loi d’accélération des énergies renouvelables». Contacté par Libération, le cabinet du ministre précise que le porteur de projet n’a par ailleurs «jamais justifié de réelle compensation carbone». Si ce dernier rebondissement ne signifie pas l’abandon officiel du projet, toujours en phase d’instruction par les services de l’Etat – d’autant que la démission du gouvernement pourrait rebattre les cartes – l’avenir d’Horizeo n’a jamais été aussi incertain. Au point que plus grand monde ne se bouscule pour défendre la centrale.

Localement, la communauté de communes (CdC) Montesquieu avait déjà émis des réserves au printemps, pointant les conséquences de l’artificialisation des sols. Elle demande des garanties face aux risques d’incendies et d’inondation, dans la mesure où les pins maritimes pompent énormément d’eau. Le spectre des méga feux de 2022, qui ont ravagé 32 000 hectares de forêt en Gironde, pèse aussi dans la balance. Alain Rousset, le président de la région Nouvelle-Aquitaine, a quant à lui directement fait part à Christophe Béchu de son désaccord, par courrier en mars. «La région et les territoires n’assumeront pas ce projet eu égard à ses incidences foncières», prévenait-il, jugeant Horizeo «obsolète». S’il ne s’oppose pas au projet en tant que tel, l’élu socialiste redoute que le parc ne grignote l’enveloppe foncière régionale d’artificialisation des sols qui sera sollicitée pour la ligne à grande vitesse du Grand Projet ferroviaire du Sud-Ouest, entre Bordeaux et Toulouse.

Raison pour laquelle il a demandé au ministère – sans succès – d’inscrire Horizeo sur la liste des projets d’envergure nationale ou européenne (Pene), qui permet d’être épargné par ces quotas. «Les communes de la CdC partagent évidemment ces inquiétudes. Si le quota est dévoré, même faire un rond-point deviendra complexe», note Pascal Coulomb, membre d’Horizon forêt, une association d’habitants très attachée aux espaces verts de la commune de Saucats, et qui lutte avec détermination contre le gigantisme du projet.

«Totalement anti-écologique»

Face à la levée de boucliers, Engie et Neoen ont multiplié les réunions et les prises de paroles depuis 2021. Sans convaincre. Un débat public et trois ans plus tard, Horizeo a été contraint de revoir sa copie à la baisse. La centrale, dont l’emprise était de 1 000 hectares initialement et s’annonçait comme la plus grande d’Europe, a perdu en cours de route 200 hectares, son data center, des batteries ainsi qu’un électrolyseur pour fabriquer de l’hydrogène. Seul l’agrivoltaïsme a été conservé aux côtés des panneaux solaires dans la demande de permis de construire. Quant à la compensation environnementale, «un appel à manifestation d’intérêt a été lancé pour déplacer l’activité sylvicole, se défend Horizeo auprès de Libération. L’opération en cours d’arrachage de vignes, sur plusieurs milliers d’hectares, permet à la maîtrise d’ouvrage d’envisager reboiser et de recréer une activité avec des essences de bois diversifiées, comme souhaité lors du débat public.»

«Insuffisant», tacle Daniel Delestre, le président de la Sepanso Nouvelle-Aquitaine, une fédération d’associations écologistes œuvrant depuis 1969 dans le Sud-Ouest. Il poursuit : «Nous sommes évidemment favorables aux énergies renouvelables, mais pas au détriment des arbres, quand bien même il s’agit de pins maritimes de culture. Cela nous paraît totalement anti-écologique. Il existe pourtant beaucoup d’autres surfaces déjà artificialisées à exploiter, comme les parkings, les toits des centres commerciaux, les friches. Il faut trouver un équilibre.» Hostile au projet, il craint qu’Horizeo ne donne «un très mauvais exemple pour la forêt, au service des intérêts privés et financiers», et que d’autres promoteurs ne s’engouffrent dans la brèche.

Le questionnement du collectif dépasse ainsi l’enjeu local : au nom de la nécessaire transition énergétique et pour combler le retard de la France, que sommes-nous prêts à accepter collectivement ? s’interroge Daniel Delestre, qui ajoute : «Je me réjouis de voir que les pouvoirs publics pointent négativement du doigt la centrale, mais je reste méfiant. Rien n’est joué pour l’instant. Notre positionnement est clair, Horizeo ne doit jamais voir le jour. Pour nous en assurer, nous sommes prêts à les attaquer en justice s’il le faut.»

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