Une implication «beaucoup plus importante qu’on ne le pensait». L’avocat Neil Barofsky, qui mène une enquête indépendante sur l’histoire du Crédit suisse pendant la Seconde Guerre mondiale, a découvert que les relations entre la banque et l’Allemagne nazie avaient été largement sous-estimées et, surtout, dissimulées. Dans une déclaration écrite de 75 pages, le juriste affirme avoir découvert près de 900 comptes liés à des membres du parti nazi pendant la guerre. Il aurait également trouvé des preuves laissant penser que le Crédit suisse a aidé ces fonctionnaires allemands en fuite à se réinstaller en Argentine après leur défaite face aux Alliés.
Accusé d’avoir permis aux nazis de piller les juifs
Les résultats de cette enquête, réclamée par l’organisation internationale juive du centre Simon-Wiesenthal en 2021, devaient être présentés mardi 3 février devant une commission judiciaire du Sénat américain. D’après le New York Times, qui a eu accès au discours de Neil Barofsky, l’un des comptes bancaires aurait appartenu à un fabricant d’armes nazi, un autre aurait servi à réaliser des transferts d’avoirs juifs vers des comptes contrôlés par le IIIe Reich, ou encore un ayant directement servi au ministère allemand des Affaires étrangères de l’époque. «Ces conclusions soulignent l’importance de poursuivre les recherches sur cette période tragique de l’histoire moderne», a appuyé l’avocat.
A lire aussi
Ce n’est pas la première fois que le Crédit suisse est sous le coup d’une enquête en raison de son sombre passé. Déjà, dans la seconde moitié du XXe siècle, la banque helvétique est accusée d’avoir permis aux nazis de piller les biens des familles juives. La Suisse a systématiquement rejeté ces incriminations, affirmant n’avoir aucune trace de quelconque compte ou avoirs. Un accord à l’amiable est tout de même conclu dans les années 90 après la découverte de 14 clients susceptibles d’avoir été des nazis : le Crédit suisse accepte de verser 1,25 milliard aux survivants de l’Holocauste. Mais le Centre Simon-Wiesenthal est persuadé que la banque n’a pas été pleinement transparente et demande l’ouverture d’une nouvelle enquête.
Résultat, ce ne sont pas 14, mais bien 890 comptes bancaires qui sont soupçonnés d’avoir appartenu au régime nazi. L’enquête de l’avocat a permis de mettre en évidence que les relations bancaires du Crédit Suisse avec la Schutzstaffel (SS) étaient plus intimes qu’on ne le pensait – le bras économique de la SS détenait un compte auprès de la banque. Pire : des documents exhumés par Neil Barofsky prouvent que le Crédit suisse avait découvert et répertorié certains de ces comptes dans les années 90 sans en informer les enquêteurs. La banque aurait aussi, dans au moins un cas, nié détenir des archives incriminantes. L’avocat a également appris que le Crédit suisse louait un bureau et fournissait des services bancaires à une agence gouvernementale argentine qui aidait les nazis à fuir en Amérique du Sud.
Empêcher de nouvelles indemnisations
«Faire la lumière sur le passé du Crédit suisse fait partie du processus de résolution d’un chapitre très sombre de l’histoire», a souligné le sénateur républicain Chuck Grassley, à l’origine de l’enquête parlementaire sur le rôle des banques dans la facilitation de l’Holocauste, et qui a assigné la banque à comparaître. De son côté, le rapport complet de Neil Barofsky doit être remis au Sénat d’ici la fin de l’année.
A lire aussi
Ces révélations ont notamment été permises grâce au rachat, en 2023, du Crédit suisse par la société suisse UBS, premier gestionnaire de fortune au monde. De bonne volonté (et par intérêt économique pour ne pas froisser les Etats-Unis), l’entreprise a ouvert les portes des archives du Crédit suisse à Neil Barofsky, pour l’aider à mener à bien ses investigations. Dans son discours au Congrès américain, ce dernier a loué par ailleurs la coopération d’UBS et des ressources considérables qui lui ont été transmises. Même si, selon le Wall Street Journal, l’entreprise a déposé un recours au tribunal pour interdire le Centre Simon-Wiesenthal de remettre en cause l’accord conclu dans les années 90, et donc d’empêcher de nouvelles indemnisations aux victimes. L’audience sur ce volet est prévue le 12 mars.




