Le contrat n’était pas secret, mais perdu au milieu de centaines d’autres sur les sites internet de l’administration américaine. Le voilà exposé au grand jour, posant à Capgemini un sérieux problème d’image, que la direction de ce géant français des services numériques a tenté de corriger ce mercredi 28 janvier en fin d’après-midi dans une communication à l’ensemble de ses salariés dans l’Hexagone. L’objet du scandale est le suivant : une filiale américaine de cette société cotée au CAC40 travaillerait au service de l’ICE, la redoutable et meurtrière police de l’immigration américaine qui traque les migrants en plusieurs endroits des Etats-Unis pour les expulser. A Minneapolis (Minnesota), deux citoyens qui ne représentaient aucune menace, Renee Good et Alex Pretti, ont été tués par des agents fédéraux lors de rassemblements publics pour protester contre ce déploiement voulu par Donald Trump. Depuis son retour à la Maison Blanche il y a un an, le président américain a considérablement augmenté le budget de cette agence fédérale créée sous George W. Bush.
Pour Capgemini, l’histoire a des allures de petite bombe à fragmentation. Il y a d’abord un article de l’Observatoire des multinationales, publié voilà une semaine. Le 18 décembre, y apprend-on, Capgemini Government Solutions (CGS), branche américaine de Capgemini, a conclu un contrat avec l’Immigration and Customs Enforcement (ICE) d’un montant de 4,8 millions de dollars (4 millions d’euros). L’information figure sur le site du Federal Procurement Data System (FPDS), qui répertorie les contrats passés par l’administration des Etats-Unis. L’objet de la mission a été résumé on ne peut mieux par CGS lui-même sur son site : «Aider [les autorités] à réduire le temps nécessaire et les coûts induits pour expulser tous les étrangers expulsables des Etats-Unis.» La page a disparu depuis le démarrage de la polémique, mais a été sauvée par les archives d’Internet. Concrètement, il s’agit d’effectuer du «skip tracing», c’est-à-dire fournir aux forces de l’ordre des documents et des adresses permettant d’identifier et localiser le plus efficacement possible des personnes en situation irrégulière.
L’information est passée relativement inaperçue jusqu’à la diffusion, lundi soir, d’un sujet au 20 heures de France 2, lequel apporte quelques compléments. Ainsi, comme l’a expliqué le site The Intercept en octobre, les contrats de l’ICE auxquels s’apparente celui de Capgemini voient leur rémunération indexée sur les résultats, avec des bonus financiers si la société identifie «l’adresse ou le lieu de travail de l’étranger du premier coup», ou si elle rend un rapport de vérification dans les quarante-huit heures. Selon France 2, CGS pourrait engranger jusqu’à 365 millions de dollars au total.
«Un respect inébranlable des droits humains»
Depuis, un certain émoi règne au sein de Capgemini. Les syndicats du groupe multiplient les communiqués, la CFDT pointant par exemple une contradiction entre cette collaboration et les valeurs affichées par le groupe fondé en 1967 : «Pourquoi imposer des formations sur l’éthique à l’ensemble des salariés, et parfois même les licencier pour ne pas les avoir suivies, alors que le groupe lui-même ne respecte pas cette valeur ?» Message soutenu publiquement par Marylise Léon, la secrétaire générale du syndicat estimant dans un post Bluesky : «Qu’une entreprise comme Capgemini soit impliquée par un contrat passé aux Etats-Unis est éthiquement inacceptable.» La CGT, quant à elle, rappelle d’ailleurs des propos tenus en 2023 par le directeur général, Aiman Ezzat : «Depuis sa fondation, Capgemini est naturellement enclin à un respect inébranlable des droits humains, et nous considérons que c’est une condition préalable à la réalisation de notre ambition d’avoir un impact positif sur toutes les parties prenantes de notre écosystème.»
Le syndicat indique s’être déjà alarmé lors d’un CSE (comité social et économique) en septembre 2025, quand il a appris que Capgemini implémentait chez certains clients le logiciel de gestion des données Palantir de Peter Thiel, l’une des éminences grises de Donald Trump. Il souligne par ailleurs qu’en mars 2025, le Canard enchaîné rapportait que Capgemini faisait disparaître le mot «diversité» de ses communications pour ne pas froisser le président américain fraîchement réélu et préserver ses activités aux Etats-Unis. Deux semaines plus tard, une polémique éclatait autour d’un courrier de l’ambassade des Etats-Unis en France sommant les entreprises agissant sur le territoire américain de renoncer à toute forme de discrimination positive.
En tout état de cause, il ne s’agit pas du premier contrat de cette filiale américaine avec ICE. La CGT dit avoir retracé des partenariats depuis 2007, et même 2004 avec le département Homeland Security. «De changement d’administration en changement d’administration, ça fait presque vingt ans qu’on collabore avec ICE», résume Benjamin Girard, délégué syndical CGT. Sur le site du FDPS, on retrouve en tout cas la trace de contrats remontant à 2006.
«C’est pas vraiment ce pour quoi on a envie de travailler»
Selon le syndicaliste, en interne, «beaucoup de gens sont choqués, déçus, en colère». D’autant que pendant plusieurs jours, la direction a observé un silence de plus en plus remarqué : «35 000 salariés en France sont dans le noir le plus complet», constatait Frédéric Boloré, délégué syndical central CFDT, ce mercredi en début d’après-midi. La gêne était d’ailleurs palpable aux abords d’un grand immeuble de bureaux aux allures de paquebot situé sur les quais de Seine, à Issy-les-Moulineaux. Des salariés ont levé les yeux au ciel en entendant l’objet de nos questions, d’autres ont préféré partir en expliquant ne pas vouloir évoquer le sujet. Parmi ceux qui ont bien voulu brièvement répondre, tous ont requis l’anonymat. «On a appris ça comme tout le monde, en lisant la presse, il n’y a pas eu de communication interne, mais je trouve ça quand même très immoral», a glissé un jeune employé en écourtant la conversation. Un autre, un peu plus loquace en finissant sa cigarette : «On aurait pu s’en passer quand même… Certes on fait du business, mais de là à aller traquer des gens, même s’ils sont en situation irrégulière, c’est quand même chaud…» Même constat pour une salariée : «Personne n’applaudit vraiment ce contrat. Entre nous, on se dit que c’est pas vraiment ce pour quoi on a envie de travailler.»
Un «processus d’examen» lancé
L’affaire a pris une tournure politique ces dernières heures, le ministre de l’Economie, Roland Lescure, appelant Capgemini «à faire la lumière de manière extrêmement transparente sur les activités qui sont les siennes, sur cette politique et sans doute à questionner la nature de ces activités». Si le gouvernement n’a pas directement la main sur cette entreprise privée, plusieurs ministères figurent parmi ses clients notables, ainsi que des administrations et organismes publics. «C’est un avertissement aux Etats-Unis», complète un autre ministre en off.
Le groupe s’en est d’abord tenu à un post LinkedIn du PDG, Aiman Ezzat, expliquant dimanche qu’il a appris l’existence de ce contrat «par des sources publiques» et que la société mère, du fait des règles américaines, ne peut accéder à «aucune information, classifiée, aucun contrat classifié, ou quoi que ce soit en lien avec les opérations techniques de CGS». Il ajoute qu’un conseil d’administration indépendant «a déjà entamé le processus d’examen du contenu et de la portée de ce contrat ainsi que des procédures contractuelles de CGS». Le même Aiman Ezzat a expliqué, dans une communication interne ce mercredi que Libération a pu consulter, que la mission n’avait en fait pas encore démarré, du fait d’un «recours» dont la nature n’est pas précisée.
Le scandale survient une semaine après que Capgemini a annoncé un plan de suppression de 2 400 postes critiqué par les syndicats. Un premier CSE doit se tenir ce jeudi matin au sujet de ce plan, mais la CFDT et la CGT ont déjà prévu de déborder l’ordre du jour pour parler de l’ICE. «La déclaration est prête», prévient Frédéric Boloré. La CGT a déjà rendu public le courrier adressé au PDG qu’elle lira, en demandant «l’arrêt immédiat et public de toute collaboration avec l’ICE et les institutions fédérales américaines tant qu’elles seront aux mains de régimes fascistes».




