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Reportage

A Aubagne, les salariés d’Alinea débrayent : «Les Mulliez, huitième famille la plus riche de France, ont décidé de faire une croix sur nous»

Partout en France, les employés de l’enseigne d’ameublement, sous le choc après l’annonce du retrait de l’unique repreneur, interpellent désormais leur actionnaire pour obtenir des conditions de départ «décentes».

Comme les salariés du site d'Aubagne ce samedi 14 février, au même moment ailleurs en France, les employés de 13 sites sur les 35 que compte Alinéa ont débrayé. (Yohanne Lamoulère/Tendance Floue. Libération)
ParStéphanie Harounyan
correspondante à Marseille
Publié aujourd'hui à 19h27

«Bonjour, désolé, le magasin est fermé.» L’automobiliste interloquée saisit machinalement le tract tendu par le syndicaliste avant d’appuyer sur l’accélérateur, direction la sortie du vaste parking d’Alinéa, au bitume gorgé de pluie ce samedi 14 février. C’est l’heure de l’ouverture mais une centaine de personnes, parapluies et pancartes au poing, font posément barrage devant la vaste façade en verre de l’enseigne d’ameublement, implantée depuis vingt-neuf ans dans la zone commerciale d’Aubagne (Bouches-du-Rhône). Comme eux, au même moment ailleurs en France, les salariés de treize sites sur les trente-cinq que compte Alinéa ont débrayé, sonnés mais surtout écœurés après l’annonce, cette semaine, de la liquidation probable de la marque, propriété de la famille Mulliez.

Jeudi, la société roumaine SDC Properties, seule sur les rangs pour la reprise de l’enseigne en redressement judiciaire, s’est finalement retirée. Avec cette reprise, c’était déjà la moitié des 1 200 emplois que compte l’entreprise – dont 291 dans la région Sud – qui était menacée. L’offre désormais retirée, «c’est notre entreprise qui va s’éteindre», conclut la direction d’Alinéa dans un mail envoyé dans la foulée à ses salariés, annonçant le démarrage, dès la semaine suivante, des opérations de liquidation des stocks auxquelles chacun est invité à s’atteler : «Nous devons à nos clients, à nos années d’engagement, de bien faire les choses jusqu’au bout.» Les employés d’Alinéa-Aubagne ont choisi l’ironie pour leur répondre : «Salariés en stock, jusqu’à 100 % de réduction des effectifs», annonce la petite affiche aux allures de promo habituelles de la maison, scotchée sur la vitrine de leur magasin.

«Choquée, triste et en colère»

Véronique et Letizia se serrent sous un parapluie près de la sono, qui chante un air généré par IA, d’après les mots envoyés par les salariés : «Laissés sur le côté /après tant d’années à tout donner /A remplir les rayons /à porter la marque et nos ambitions…» Véronique, 46 ans dont vingt-quatre chez Alinéa, reste souriante mais accuse le coup, même si cela fait déjà plusieurs années que le tableau s’assombrit. Première alerte en 2006, redressement judiciaire en 2020, avec déjà plus de 1 000 emplois sabrés, nouvelle alerte trois ans plus tard… «C’est terrible de perdre son emploi par mail, comme ça, certains se sont effondrés, confie la responsable e-commerce. Je suis choquée, triste et en colère.» «Aujourd’hui, c’est une famille qui est en deuil, déplore Letizia, sa collègue des ressources humaines. On a besoin d’exprimer cette souffrance, c’est trop brutal. Comme pour une rupture sentimentale, on ne largue pas les gens par un texto.»

Près d’elles, Thomas, 21, fait valser son drapeau rouge FO, le syndicat majoritaire sur le site d’Aubagne. «Les clients nous posent beaucoup de questions, ce n’est pas simple de garder la face, souffle le jeune homme, qui officie depuis cinq mois au rayon literie. La plupart sont bienveillants, d’autres nous demandent surtout s’il va y avoir des promos… J’espère qu’aujourd’hui, ils voient l’aspect humain. Moi, je suis jeune, ça va aller, mais je pense aux anciens.» Aux clients qui, justement, passent en klaxonnant pour motiver les troupes, Gilda, 58 ans, glisse un «bonne Saint-Valentin». En vingt-six ans de service, la déléguée FO a fait tous les postes : travail à la réserve, service clients, comptable et désormais secrétaire logistique. «On a porté les valeurs de notre magasin : le partage, la bienveillance, le sourire… C’étaient nos dix commandements. D’ailleurs, depuis l’annonce, il n’y a pas un employé qui ne sourit pas. On ne veut pas pleurer.»

«Maintenant, on attend»

Le prochain rendez-vous devant le tribunal de commerce est fixé au 5 mars. D’ici là, d’autres repreneurs encore dans la course peuvent améliorer leurs offres, mais ils ne se sont positionnés jusque-là que pour reprendre les locaux, la liquidation semble inévitable. Elue au CSE, Gilda participe aux négociations avec les actionnaires pour préparer la suite : «On leur a envoyé nos requêtes. Maintenant, on attend.» Ce que voudraient les travailleurs d’Alinéa, c’est au moins «partir dignement», avec notamment des propositions de reclassement dans l’une des enseignes de la galaxie Mulliez.

Decathlon, Auchan, Leroy Merlin… autant de marques reliées à l’AFM, l’association familiale, mais indépendantes du fait du montage choisi par les actionnaires. Début janvier, la cour d’appel de Douai, examinant la situation de salariés d’Auchan, estimait pourtant le contraire, ordonnant qu’en cas de plan de sauvegarde de l’emploi, «toutes les sociétés de la pyramide et pas seulement celles du groupe Auchan» devaient être prises en compte. Le Conseil d’Etat est saisi. «La décision va dans notre sens, mais l’administrateur judiciaire a essayé de contacter les actionnaires, sans réponse», déplore Margaux Palvini, élue FO.

Pas résignée pour autant, la syndicaliste en chasuble rouge veut motiver les troupes ce samedi matin : «Aujourd’hui, les Mulliez, huitième famille la plus riche de France, ont décidé de faire une croix sur nous. Mais nous, nous n’avons pas décidé de tirer un trait sur leur fortune de 26 milliards d’euros [à la dernière évaluation en 2020]. Et vu qu’on est sympa, on est d’accord pour leur laisser l’extrême majorité ! tonne-t-elle en s’accrochant à son sourire. Comment nous faire entendre ? Aussi petit soit le caillou, une fois qu’il est entré dans la chaussure, on ne peut penser à rien d’autre. Soyons ce caillou dans leurs mocassins à glands !»

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