Tous les syndicalistes, des têtes de pont des confédérations au représentant des salariés d’une PME, vous le diront (en ces termes ou d’autres approchant) : «Si on n’y croit pas, il faut arrêter le syndicalisme.» Réponse apportée généralement aux journalistes suspicieux qui questionnent les chances de réussite de telle ou telle mobilisation, alors que rien ne semble arrêter les reculs sociaux réforme après réforme. En cette rentrée, deux ans après l’échec de leur mobilisation record contre la retraite à 64 ans, les centrales syndicales semblent ainsi croire que la situation politique, qui voit arriver à Matignon un cinquième Premier ministre contraint aux compromis pour survivre à l’examen du budget 2026, représente une opportunité.
«Les travailleurs et travailleuses sont en position de force, il faut battre le fer tant qu’il est chaud», a constaté la secrétaire générale de la CGT, Sophie Binet, ce lundi 15 septembre devant l’hôtel de Matignon, en sortant de son premier rendez-vous avec Sébastien Lecornu. Preuve en est l’annonce, ce week-end, de son renoncement à la mesure la plus inflammable du projet de budget de son prédécesseur, François Bayrou, soit la suppression de deux jours fériés, censée rapporter quelque 4,2 milliards d’euros en contributions patronales. «Le point positif, c’est que le Premier ministre a conscience de sa fragilité», a souligné Sophie Binet, deuxième syndicaliste reçue après son homologue de la CFDT, Marylise Léon, vendredi dernier.
«M. Lecornu incarne tout sauf la rupture»
C’est le seul point à l’en croire, car sur l’ensemble des autres sujets, l’ancien LR n’a livré aucune assurance, selon son compte rendu. L’année blanche qui verrait les prestations de retraite et de solidarité gelées ? «Il ne m’a donné aucune réponse, donc c’est toujours dans les cartons», pense-t-elle. Idem pour le relèvement des franchises médicales, la nouvelle réforme de l’assurance chômage, la suppression de 3 000 postes de fonctionnaires, la loi Duplomb, «la chasse aux travailleurs et travailleuses étrangers»… Sans parler de la réforme des retraites, dont l’intersyndicale demande l’abrogation et la CFDT a minima la «suspension». Bref, «M. Lecornu incarne tout sauf la rupture», mot dont il s’est revendiqué, tacle Sophie Binet.
Reçu dans l’après-midi avec beaucoup de retard sur l’horaire prévu, le président de la CFTC, Cyril Chabanier, est ressorti de l’échange avec une impression moins sévère. Il a vanté un Premier ministre «très à l’écoute», «prêt à bouger les lignes entre les intentions et les actes». Il lui a semblé que réformer une énième fois l’assurance chômage n’était pas une «priorité» du chef du gouvernement. Et que sur les aides aux entreprises, Sébastien Lecornu partage «une envie d’une évaluation plus importante et plus formelle».
«La politique de l’offre a vidé les caisses»
De quoi donner du grain à moudre aux organisations de salariés, qui tentent de mettre en lumière ce sujet depuis plusieurs années et parviennent enfin à lui donner un écho national, notamment grâce à un récent rapport sénatorial évaluant l’effort public au profit des entreprises à 211 milliards d’euros par an. Après Cyril Chabanier, le président de la CFE-CGC, François Hommeril, a ainsi rapporté avoir enfoncé le clou auprès du Premier ministre : «Le problème numéro un, c’est que vous nous disiez que vous êtes capable de remettre en question ce qu’on appelle la politique de l’offre […], qui a consisté à vider les caisses, les mettre à la disposition des entreprises sans aucun discernement et sans contrepartie, et au final, faire le reproche aux Français d’avoir dépensé tant d’argent alors que l’efficacité économique n’est pas au rendez-vous», a-t-il résumé devant la presse. Invitée de l’émission Zoom Zoom Zen au même moment sur France Inter, Marylise Léon livrait un plaidoyer similaire : «La faible majorité présidentielle doit comprendre qu’il faut qu’elle abandonne son dogme du tout pour les entreprises sans rendre de compte. Ce que je crains le plus, c’est qu’il n’y ait pas cette prise de conscience.»
Qu’importent donc les différences d’appréciation sur le nouveau Premier ministre. Pour Sophie Binet comme pour Cyril Chabanier, François Hommeril et Marylise Léon, le négatif comme le positif justifient d’appeler à la grève ce jeudi 18 septembre, date de mobilisation à l’appel d’une intersyndicale à nouveau au complet (CFDT, CGT, FO, CFE-CGC, CFTC, Unsa, Solidaires, FSU). Un état d’esprit conquérant qui résulte aussi de l’ébullition sociale dont a témoigné la journée de mobilisation hybride du 10 septembre, sous le mot d’ordre «Bloquons tout» – l’Intérieur a dénombré près de 200 000 manifestants sur le territoire, l’équivalent de certains des plus gros «actes» des gilets jaunes. Même si l’appel a émergé hors de tout cadre syndical, les organisations de salariés qui y ont pris part – essentiellement la CGT et Solidaires – ont joué un rôle non négligeable dans ce résultat. Ce jeudi pourrait être suivi bien davantage, notamment dans les transports. Les autorités s’attendent à voir défiler plus de 400 000 personnes.




