En résumé :
- Nos reporters relèvent une forte présence de jeunes dans les cortèges, signe d’une mobilisation qui ne s’essouffle pas. Selon la CGT, plus de 800 000 personnes ont défilé à Paris contre 119 000 selon la police, un record. Pour Occurrence, ils étaient 83 000.
- Les actions de blocages et les manifestations se sont poursuivies dans toute la France, y compris dans la soirée. Plusieurs images de violences policières, d’arrestations arbitraires et d’affrontements violents sont également remontées.
- Bien loin de calmer les tensions, l’interview d’Emmanuel Macron mercredi au JT de 13 heures semble avoir revigoré la mobilisation. L’intersyndicale a fixé la prochaine date de mobilisation au mardi 28 mars.
La une de Libération vendredi.
Depuis la place de la République, où quelques centaines de personnes s’étaient rassemblées, un cortège s’est formé. Le long du boulevard Richard Lenoir, on chante des slogans contre Macron et les retraites, on met des trottinettes et des vélos en libre service au milieu de la rue pour ralentir la venue des forces de l’ordre et on brûle des poubelles. Une Tesla prend feu. Certains essayent de l’éteindre, d’autres la prennent en photo un sourire aux lèvres. La manifestation spontanée est très éparse et marche d’un pas décidé. Difficile de savoir qui manifeste et qui s’est simplement retrouvé là par hasard. À l’arrivée à Bastille, le cortège s’est évaporé comme par magie. La présence des forces de l’ordre en nombre sur la place n’ y est probablement pas pour rien. «Des flics sont là bas. D’autres par là. Ils ont coursé des gens et en ont embarqué certains», expliquent trois jeunes femmes dans une rue adjacente, pas trop inquiétées pour autant. Dans les conversations Signal et Telegram, il se raconte que la place de la République s’était entre-temps remplie et a été évacuée. «En fait il y a des manifs partout c’est impossible à suivre», lâche David (prénom modifié), la vingtaine. Julien Lecot
Début d’incendie dans la mairie de Bordeaux en marge de la manifestation. Des images impressionnantes ont montré le porche d’honneur de l’hôtel de ville de Bordeaux en flamme. Vers 20 heures, affirme Sud Ouest, «la porte massive en bois a été incendiée par un groupe de personnes» qui s’était lancé dans une manifestation spontanée depuis la place de la Victoire. La porte a été rapidement détruite par le feu, toujours selon le quotidien régional, mais l’incendie est désormais circonscrit.
#ReformesDesRetraites L’entrée de la mairie de #Bordeaux en feu pic.twitter.com/i2AffFVGzd
— Rue89 Bordeaux (@Rue89Bordeaux) March 23, 2023
Plus de 80 personnes interpellées en France, selon Darmanin. A ce stade, on dénombre 123 policiers et gendarmes blessés, et plus de 80 personnes ont été interpellées, a annoncé le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin. Le ministre a ajouté dans un tweet qu’il se rendrait dans la soirée à la préfecture de police de Paris, pour «suivre la situation et remercier les agents». De nombreux incidents étaient toujours en cours jeudi soir à Paris, après la fin de la manifestation.
A cette heure, on dénombre 123 policiers et gendarmes blessés et plus de 80 individus interpellés. https://t.co/DNS06dLqUx
— Gérald DARMANIN (@GDarmanin) March 23, 2023
A Châtelet, des petits groupes de jeunes surtout, se baladent. Quand un groupe en croise un autre, des regards du coin de l’œil sont échangés. On se jauge. Qui est là pour manifester ? Et qui profite simplement de son jeudi soir pour aller boire un verre ? Au loin, un «même si Macron le veut pas nous on est là» se fait entendre. Une trentaine de personnes, drapeaux et pancartes à la main, déambulent entre les bars. Le cortège double puis triple rapidement de volume. Avant de se diviser quand un peloton de policiers à moto s’arrête juste à côté. «On va a Repu ? lance un jeune aux cheveux longs. Il paraît qu’il y a du monde là bas !» Par Julien Lecot
Une 10e journée de mobilisation le 28 mars. Les syndicats annoncent une dixième journée de grèves et de manifestation, le 28 mars, et des rassemblements syndicaux de proximité ce week-end, pour protester contre la réforme des retraites. «Alors que l’exécutif cherche à tourner la page, ce mouvement social et syndical pérenne et responsable confirme la détermination du monde du travail et de la jeunesse à obtenir le retrait de la réforme», ont-ils affirmé.
A Châtelet, les policiers «nous attendent». Alors que la manifestation parisienne arrive doucement à Opéra, le cortège de tête, qui précède les syndicats, s’est en grande partie dispersé. Beaucoup prévoient de se retrouver plus tard pour continuer à manifester dans la nuit parisienne. David (nom modifié) en fait partie. Arrivé à Châtelet, où des rumeurs d’une manifestation à venir circulent, l’étudiant déchante rapidement : «Ah ouais, ils nous attendent.» Devant lui, plusieurs groupes de policiers patrouillent. Dans toutes les rues alentour, des camions de la police sont garés. David sort son téléphone et ouvre quelques conversations sur lesquelles il échange des informations avec d’autres manifestants : «Il faut que je prévienne les autres.» Par Julien Lecot.
3,5 millions de manifestants en France selon la CGT, 1,08 million selon le ministère de l’Intérieur. Quelque 3,5 millions de personnes ont manifesté en France jeudi contre la réforme des retraites, selon la CGT. C’est autant que le 7 mars, selon la centrale syndicale, et environ deux fois plus que la dernière journée de mobilisation du 15 mars. Un total de 1,089 million de manifestants dont 119 000 à Paris a été recensé par le ministère de l’Intérieur. Selon le décompte du cabinet Occurrence effectué pour un collectif de médias, dont Libération, «au moins 83 000 personnes» ont manifesté à Paris, 73 500 sur le cortège principal et 9 500 sur le secondaire. La CGT dénombre 800 000 manifestants dans la capitale.
Les sénateurs de gauche déposent à leur tour un recours auprès du Conseil constitutionnel contre la réforme des retraites. Le recours commun des sénateurs des trois groupes de gauche représentés au Sénat, PS, CRCE à majorité communiste et les écologistes, s’articule en deux séries d’interrogations. D’abord sur le véhicule législatif utilisé, à savoir une loi de financement rectificative de la Sécurité sociale, jugé «inapproprié» pour une réforme de cette importance. Et ensuite sur les leviers de procédure actionnés, articles de la Constitution (du 47-1 au 49.3) ou du règlement du Sénat qui ont permis d’accélérer les débats puis d’adopter la réforme sans vote à l’Assemblée nationale. Ils pointent notamment «une concentration» des «atteintes aux exigences de clarté et de sincérité du débat parlementaire».
«Au moins 83 000 manifestants» à Paris, selon Occurrence. D’après le cabinet d’études Occurrence, «au moins 83 000 manifestants» ont défilé à Paris. 73 500 composaient le cortège principal contre 9 500 sur le secondaire. La CGT elle en dénombre 800 000 en tout.
26 interpellations à Paris. Selon BFMTV, aux compteurs à 18 heures, 26 personnes ont été interpellées à Paris.
L’interview de Macron mercredi, un «carburant de la colère». Dans la manifestation parisienne, Diane, manifestante, affiche une pancarte sur laquelle on peut lire «Ni factieux, ni faction, le peuple dit non», une réponse directe aux propos du Président lors de son interview hier sur TF1 et France 2. Diane dit que cet entretien et l’attitude du Président l’ont surmotivé à venir manifester ce jeudi. «J’ai trouvé cette déconnexion et ce mépris assez lunaires. Les gens se sentent vraiment agressés et méprisés : c’est aussi un carburant de la colère», dit-elle dans le live Instagram de Libération dont vous pouvez retrouver cet extrait sur notre page. Par Mickaël Frison et Sacha Nelken.
SNCF: du mieux, mais trafic toujours perturbé vendredi. La SNCF prévoit vendredi une amélioration sur les grandes lignes et les TER, avec notamment 3 TGV sur 5, et toujours des difficultés en Ile-de-France, alors que les syndicats de cheminots doivent se réunir pour discuter de la suite du mouvement contre la réforme des retraites. SNCF Voyageurs prévoit de maintenir vendredi les trois quarts des TGV Inoui et Ouigo, trois cinquièmes des Intercités et trois cinquièmes des TER, a indiqué un porte-parole à l’AFP jeudi. Aucun train de nuit ne roulera.
RATP: retour à la normale vendredi, sauf pour le RER. La RATP prévoit un trafic normal vendredi, sauf sur les lignes A et B du RER, au lendemain d’une journée de mobilisation interprofessionnelle contre la réforme des retraites fortement perturbée sur ses lignes, selon un communiqué publié jeudi. La RATP prévoit pour vendredi en moyenne 3 trains sur 4 sur le RER A et 2 trains sur 3 sur le B, les interconnexions étant maintenues avec les parties de ces lignes exploitées par la SNCF.
Au lycée Louis-Le-Grand à Paris : «On veut montrer que même les enfants de banquiers ne sont pas d’accord». Pour la première fois depuis le début de la mobilisation, des élèves du prestigieux établissement parisien sont de la partie. Un blocus qui n’est pas du goût de leurs camarades de prépa scientifique, déterminés à étudier. Retrouvez notre reportage.
La démocratie, Emmanuel Macron l’aura reniée trois fois. En niant le caractère populaire de la mobilisation contre la réforme des retraites qui s’appuie sur l’unanimité de syndicats légitimement élus, le Président est incapable de comprendre qu’il a face à lui une contestation démocratique, analyse le politologue Samuel Hayat. Lire la tribune.
A Paris, le péril jeune.
Dans le cortège parisien : «On se demande qui va changer la couche de qui». A Paris les travailleurs de la petite enfance se mobilisent. Cathy, Marcel* et Magali font une pause-café chez Pradel en observant les gens défiler. Les trois travaillent dans le secteur de la petite enfance. La légitimité de Macron ? «On ne sait pas où il va la chercher alors que ça fait plusieurs mois que les syndicats se mobilisent et qu’il n’a toujours pas de majorité», lâche ce directeur de jardin d’enfants. «Et quand on est auxiliaire puéricultrice on ne peut pas continuer à travailler à 64 ans, c’est un métier physique. En plus on souffre déjà du manque de personnel dans les crèches». «On se demande qui va changer la couche de qui», ricane son amie Magali, avant d’ajouter plus sérieusement que son corps de métier se sent «méprisé» et «pas écouté». D’autant plus qu’il s’agit d’un métier très féminin «alors qu’on connaît déjà la surcharge de travail des femmes», souligne encore Magali. Peu importe par où on le prend, pour ces professionnels, le discours du Président ne passe pas. «Aujourd’hui c’est la première fois que ma crèche est complètement fermée. La colère monte et on aimerait bien que les choses changent enfin», affirme Cathy. *Le prénom a été modifié. Par Yoanna Herrera.
Avec les profs à Paris : «On nous traite comme si on était comme des sous-citoyens». Les professeurs de plusieurs collèges défilent sur le boulevard Beaumarchais. Le discours d’Emmanuel Macron ne les a pas étonnés. «Nous sommes habitués à être méprisés par ce gouvernement», raconte Marion, enseignante du premier degré. Leur colère concerne un ensemble de choses même si aujourd’hui ils se réunissent pour manifester contre la retraite. «Nous sommes un corps de métier qui s’adresse à toute la population, à tous les publics alors que ces Messieurs et Dames mettent leurs enfants dans des écoles privées. On nous traite comme si on était comme des sous-citoyens», déplore-t-elle. Audrey, elle, n’a même pas écouté l’interview du Président : «J’ai juste eu des échos et je suis très énervée». «C’était affreux, provocateur et méprisant», lui répond sa collègue Anne-Cécile. Pour ces enseignants cette situation «n’est plus possible». Par Yoanna Herrera.
Dans le cortège parisien : «Il faut que ça parte en manifestation sauvage dans toute la France». Livia est énervée. Cette professeur de français de 33 ans au lycée parle d’un «vent d’illégalité qui souffle. Il faut que ça parte en manifestation sauvage dans tout Paris. Non, dans toute la France». Face au «mur» qu’oppose Emmanuel Macron aux manifestants, elle ne voit qu’une solution. «Il faut taper un grand coup massif et violent». Même face à la répression policière, il faut «continuer», dit-elle, pour que ce soit «eux qui se fatiguent». Par Olivier Monod.



