Menu
Libération
Interview

«Il est impossible d’imaginer un accident d’hélico, sinon on ne fait pas l’émission»

Nathalie Nadaud-Albertini, sociologue des médias et spécialiste de télé-réalité :

Arthaud, Muffat et Vastine, lundi, peu de temps avant de monter dans l’hélico. (Photo Aldo Portugal. AFP)
Publié le 10/03/2015 à 19h46

Nathalie Nadaud-Albertini, 37 ans, est sociologue des médias, chercheuse associée au Centre d'étude des mouvements sociaux à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS). Elle est aussi l'auteure de Douze Ans de télé-réalité… au-delà des critiques morales (édition INA).

Le facteur risque est-il pris sérieusement en compte dans la fabrication des programmes de télé-réalité par les sociétés de production et leurs clients, les chaînes de télé ?

Oui. La dernière chose dont une chaîne et une boîte de production ont besoin, c'est ce genre de situation. La télé-réalité est par essence un sujet extrêmement sensible. Dès 2001, Loft Story a créé une polémique, un terreau extrêmement anxiogène sur le sujet. Avec lui, dès le début, la norme a été de dire que la télé-réalité était dangereuse sur le plan psychologique pour les candidats. Dès lors, ce type d'émissions a été associé à l'idée de danger. Les producteurs ont donc essayé de mettre en place des conditions de sécurisation psychologique, avec des professionnels pour essayer de rassurer.

Cette idée de danger a été renforcée avec les drames survenus dans les émissions Koh-Lanta ou Splash…

Les producteurs sont extrêmement sensibles à tout ce qui va venir porter une polémique autour d’une émission. Car quand on dit que l’on met les candidats en danger, ce n’est pas de la pub que l’on fait à son émission. Chez la plupart des téléspectateurs, l’idée que l’on va cautionner quelque chose de dangereux est négatif. Et, par conséquence, cela l’est aussi auprès des diffuseurs qui vont être réticents à associer leur image à ces programmes.

Quand on crée ce genre d’émission différente de L’amour est dans le pré, quelles sont les limites que la production se fixe ?

La limite, c’est a minima la grosse blessure d’un candidat. Quant à la mort… Si le risque zéro n’existe pas dans la vie, il est impossible d’imaginer un accident d’hélico. Sinon on ne fait pas l’émission. Cela étant dit, en matière de sécurité, il y a des choses que la production peut prévoir : être certaine que les candidats sont totalement en forme, et donc aller plus loin dans les examens médicaux.

Quelle a été la «jurisprudence Koh-Lanta» dans la gestion de ces jeux ?

C’est de vérifier que, dans l’environnement, il n’y ait possiblement pas d’animaux dangereux qui pourraient attenter à la vie des candidats ou, tout au moins, les blesser. C’est aussi s’assurer que le matériel des épreuves ne puisse pas susciter de blessures ou d’accidents invalidants. Après…

Pourquoi la télé-réalité recourt-elle de plus en plus aux sportifs, en activité ou à la retraite ?

La télé-réalité est un genre qui a plutôt mauvaise presse. Les gens se disent : les candidats viennent là pour avoir leur quart d’heure warholien de célébrité ; ils sont là pour se montrer mais au fond ils ne savent pas faire grand-chose ; ils vont ensuite retomber dans l’anonymat, voire dans les faits divers. Bref, tout ceci concourt à donner une image négative de ces émissions et de leurs participants. Quand on fait appel à des sportifs de cette catégorie, de cette qualité, ils incarnent des héros positifs qui marquent ou ont marqué l’imaginaire des gens.

Pourquoi des sportifs qui ont eu des carrières hors normes participent-ils à ces jeux ?

Les sportifs aiment les défis, et ces émissions en proposent. Et, pour un sportif à la retraite, il est assez difficile de les relever publiquement ailleurs que dans ce genre d'émissions. La seconde raison est financière : ces productions payent très bien. Enfin, il y a la visibilité. Ainsi, le boxeur Alexis Vastine pensait-il à sa reconversion (lire page ci-contre). Certains sportifs deviennent consultants ou commentateurs. D'autres n'y parviennent pas ou ne le souhaitent pas, et ont besoin de travailler. Lui avait l'idée de devenir acteur ou mannequin. Il voulait se rapprocher des médias ou de la pub. Cette émission lui en donnait l'opportunité.

Qu’est-ce que cet accident peut changer ?

Les productions vont encore renforcer la sécurité. A court terme, il risque d'y avoir un petit souci pour placer les télé-réalités d'aventure. Les annonceurs peuvent se dire : «Il y a eu Koh-Lanta, là il y a Dropped, est-ce qu'on a intérêt à associer notre image à ce type de programmes ?» Chacun est soucieux de sa marque. Il faut aussi prendre en compte la perception des téléspectateurs par rapport à ces événements. Ainsi, après l'accident de Koh-Lanta, la production a décidé de faire une nouvelle saison avec les anciens candidats. C'était une façon de rassurer le téléspectateur vis-à-vis des capacités physiques de candidats chevronnés.

Dans la même rubrique