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Interview

Christian Delporte: «L’audiovisuel n’est pas vécu comme un service public»

L’historien des médias Christian Delporte décrypte les rapports ambigus entre le secteur et sa tutelle.

Radio France doit économiser 50 millions d’ici 2019. Pour compenser la suppression de la pub, France Télévisions attend 300 millions qui ne viennent pas. (Photo romain Osi. Picturetank)
Publié le 03/04/2015 à 20h36

Christian Delporte, spécialiste des médias et de leur histoire, est professeur à l'université de Versailles, ainsi que directeur de la revue le Temps des médias. Il revient sur les rapports compliqués entre la radio et la télé publiques avec leur bailleur : l'Etat.

Quel regard portez-vous sur les rapports actuels entre l’audiovisuel public et sa tutelle, le ministère de la Culture ?

Au-delà de ce ministère, c’est l’ambiguïté des rapports entre l’audiovisuel public et l’Etat dont il s’agit. En France, on ne sait pas ce qu’est ce service public. C’est le grand héritage de l’ORTF ; et la question se pose toujours en termes d’indépendance. L’audiovisuel public est une question démocratique, de pluralisme, mais aussi culturelle en matière de création, d’innovation, de publics différenciés, etc. Outre-Rhin, elle est sans doute mieux posée, avec un véritable attachement à la mission démocratique et pluraliste de service public. En France, elle devient politique quand elle touche aux ajustements budgétaires et au ministère de la Culture.

Que signifie «mission de service public» ?

Elle recouvre trois choses. Tout d’abord une dimension généraliste, avec l’audiovisuel qui informe, éduque et divertit. Mais il n’y a pas que cela. Il est également question de favoriser la création, de produire des œuvres originales, d’élargir les programmes de développement des technologies de production et de diffusion.

Vous pouvez préciser ?

Si vous êtes une chaîne de télévision ou une station de radio de service public, cela veut dire que vous ne faites pas dans le commercial. Et, donc, que vous ne visez pas le même public que les médias privés. Si c’est le cas, vous êtes perdant. Donc la course de France 2 vers TF1 n’est évidemment pas une bonne idée.

Enjeux d’audience et ambitions éditoriales sont parfois peu compatibles…

Oui. D’un côté, on dit : «Il faut de la qualité.» Mais il reste à la définir. De l’autre, on exige une rentabilité liée à l’audience. C’est contradictoire. Tout cela a un coût, mais l’Etat ne donne pas les moyens à l’audiovisuel public de remplir ces missions.

Vous dites que la question est mieux posée outre-Rhin qu’en France…

En Allemagne, l’indépendance de l’audiovisuel est inscrite dans la Constitution. En France, l’audiovisuel public est vécu comme un poids par la population et par l’Etat, alors que Berlin le vit comme un service d’intérêt général.

Historiquement, en France, les rapports entre l’audiovisuel public et sa tutelle étaient-ils plus détendus qu’aujourd’hui ?

Ils n'ont jamais pu être détendus puisque le problème a toujours été de savoir quelle corde on allait mettre au cou de l'audiovisuel public. Il y a eu le temps de l'ORTF ; il y a eu le temps de la Haute Autorité ou de la CNCL [la Commission nationale de la communication et des libertés, ndlr] où, finalement, ce qui importait avant tout à l'Etat, c'était de contrôler politiquement ce service public.

Avec la suppression de la pub après 20 heures à France Télévisions, décidée par Nicolas Sarkozy, et la baisse de la dotation de l’Etat à Radio France, la contrainte budgétaire est-elle tenable pour les deux directions ?

Non. D’un côté, il y a une mission, ample ; et, de l’autre, un budget qui ne suit pas. La place de la publicité est réduite et l’Etat se désengage. Dans le budget, il est prévu qu’entre 2014 et 2017, la dotation de l’Etat pour l’audiovisuel public (hors redevance) passe de 292 millions d’euros à 29 millions.

Faut-il augmenter la redevance, qui est d’un niveau moindre qu’en Grande-Bretagne [lire page 7] et qu’en Allemagne par exemple ?

Comme au Danemark, en Irlande et un peu partout en Europe, sauf en Europe du Sud. Il faut l’augmenter, mais il faut aussi changer l’assiette. En 2013, les Allemands ont dit : la redevance à l’ancienne, c’est fini. Désormais, c’est pour tous les foyers, sauf à être étudiant boursier, chômeur et personne handicapée. En France, elle représente 11 euros par mois ; en Allemagne quelque 18 euros. Et, là-bas, ce n’est pas vécu comme une taxe, mais comme une cotisation.

En quoi un CSA indépendant dans la nomination des présidents de l’audiovisuel public change-t-il la donne dans les difficultés que rencontre le secteur ?

Cela ne change pas grand-chose. Car ce n’est pas une affaire de pouvoir, ni de pilotage. C’est une affaire financière. L’Etat délègue la nomination des responsables de l’audiovisuel au CSA après que le Président, l’Assemblée nationale et le Sénat ont nommé les membres du CSA.

La question est donc réglée politiquement bien avant tout cela ?

Oui. Mais, je me répète, si on donne l’indépendance au CSA pour nommer les responsables, ce n’est pas lui qui fixe les règles budgétaires, mais l’Etat. Aujourd’hui, la question n’est pas de savoir si les présidents de l’audiovisuel sont indépendants ou pas, elle est de savoir si l’audiovisuel peut vivre. En l’état, il ne le peut pas.

Question un rien provocatrice : la France a-t-elle encore les moyens d’un audiovisuel public ? Et, surtout, d’un audiovisuel de qualité à l’heure d’une réduction des coûts tous azimuts ?

La France a-t-elle les moyens de maintenir un service public de l’éducation, de la santé, etc ? Le problème est qu’on ne ressent pas ce secteur comme un service public car il n’y a pas la même matérialité que l’école ou encore l’hôpital. Et qu’il n’a jamais véritablement été pris en charge par la population, mais par l’Etat. La preuve : 70% des gens trouvent que la redevance est trop élevée.

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