«Personne n’accepte de tomber malade pour protéger la filière industrielle. Les malades vous regardent, ils exigent de mettre fin aux pesticides.» La colère inscrite en lettres roses sur son t-shirt blanc se reflète dans sa voix. Derrière Fleur Breteau flottent des banderoles et drapeaux rouges, verts, blancs, jaunes. De Cancer Colère à la Confédération paysanne, en passant par Générations futures, 200 ONG et associations écologistes, scientifiques et de malades avaient appelé à un rassemblement à Paris ce mercredi 11 février.
Aux Invalides, quelques centaines de personnes applaudissent, huent quelquefois, face aux porte-paroles qui se succèdent au micro - quelques écharpes tricolores se sont glissées dans l’auditoire. Le début du rassemblement était prévu trois heures avant la discussion sans vote des députés sur la pétition signée par plus de deux millions de personnes «Non à la loi Duplomb-Pour la santé, la sécurité, l’intelligence collective».
Mépris
Santé et biodiversité en péril, pollution généralisée par les pesticides, modèle agricole «productiviste» délétère… Les mêmes arguments – qui dépassent le texte de loi – sont martelés par les uns et les autres, identiques à ceux qu’ils répètent depuis des mois. Et les militants continueront vraisemblablement de le faire : la censure par le Conseil constitutionnel de la réintroduction de trois pesticides prévus dans la loi, dont l’acétamipride, n’a semble-t-il pas démotivé son rapporteur. Le sénateur vient de déposer un nouveau texte pour réautoriser l’utilisation de ces substances. «Ce qui me frappe le plus, c’est le mépris», grince Marc Billaud, directeur de recherche au CNRS, avant d’étaler la somme des connaissances établies sur la toxicité environnementale et sanitaire de la substance.
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«Un texte signé par deux millions de personnes devrait obliger à faire plus… s’agace Pierre-Michel Périnaud, du collectif Alerte des médecins sur les pesticides. Il y a une mise à l’écart révoltante de la science et de la voix de la population.» Agrippé à un drapeau jaune de la confédération paysanne, Olivier Lainé se souvient encore des «belles brochures de Monsanto», lorsqu’il s’est installé dans les années 80. Il a aspergé ses champs de pesticides jusque dans les années 2000, avant de passer au bio. «Dire qu’on ne peut pas se passer de néonicotinoïdes, c’est du baratin total. J’ai cultivé pendant 20 ans des tonnes de betteraves sans en utiliser.»
La foule se disperse finalement vers 14 h 30. Une petite partie reste groupée, direction le Palais-Bourbon. «Faites bien trembler l’Assemblée…», s’amuse un des manifestants avant de s’effacer.
«Le trumpisme c’est vous»
A l’intérieur de l’hémicycle, justement, les bancs ont grondé. La séance publique de 15 heures, réservée au débat autour de la pétition, s’est pourtant ouverte avec une forme de solennité. «C’est la première fois que cette procédure est mise en œuvre», souligne la présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet. Lors de ce tout premier débat organisé à la suite d’une pétition lancée sur le site de l’Assemblée nationale, les deux camps se dessinent rapidement. «Cette loi était juste, nécessaire et équilibrée», expose Hélène Laporte (RN), co-rapporteure du débat. Une position soutenue de l’extrême droite jusqu’au centre, notamment par la députée macroniste Sandra Marsaud.
Celle-ci accuse les élus de gauche de préférer «déplacer le débat sur le terrain de l’émotion» et d’«instrumentaliser la peur du cancer», depuis leur «posture caricaturale». «C’est vous qui êtes caricaturale», lui lance Benoît Biteau, élu écologiste et agriculteur, depuis son banc. Les deux continueront de s’écharper en tribune, dispute ponctuée d’un «retourne sur ta ferme !» lâché par la députée centriste.
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L’autre position, celle revendiquée par la gauche, écologistes et insoumis en tête, a été largement exposée par Aurélie Trouvé (LFI). La seconde co-rapporteure, n’a eu de cesse de répéter défendre la science : «L’alerte a été lancée par 21 sociétés savantes, dont la Ligue contre le cancer. Vous faites un déni de science. Le trumpisme c’est vous», accuse-t-elle, pointant la droite de l’hémicycle.
Pour la ministre de l’Agriculture, Annie Genevard, la loi Duplomb était «une initiative utile», à laquelle s’opposent «ceux ayant encouragé cette pétition, aux côtés des robots qui ont tourné allègrement». Bronca chez les insoumis. Yaël Braun-Pivet se charge elle-même de rappeler à l’ordre la ministre : «L’Assemblée nationale a vérifié l’intégralité des signatures, il n’y a pas de sujet là-dessus», se défend-elle, alors qu’Annie Genevard rétropédale. «La popularisation de la pétition, franchement, et vous le savez très bien, ce sont des algorithmes qui font monter les choses».
Les services de l’Assemblée nationale devront-ils bientôt vérifier à nouveau l’authenticité de quelques centaines de milliers de signatures ? A la suite de la seconde proposition de loi déposée par Laurent Duplomb pour autoriser l’acétamipride dans plusieurs filières agricoles, une nouvelle pétition a été lancée le 2 février. Baptisée «Non c’est Non, Monsieur Duplomb !», elle a déjà récolté 140 000 signatures, dont la moitié en vingt-quatre heures. L’occasion d’organiser, peut-être, un deuxième débat sur le sujet, alors que la loi Duplomb 1 avait été adoptée sans discussion publique au Palais-Bourbon.




