L’eau, sacrifiée pour répondre à la colère agricole ? Parmi les nombreux reculs environnementaux annoncés depuis plus de deux ans et le premier mouvement de protestation hivernal, le précieux liquide fait les frais des promesses réclamées par les syndicats agricoles productivistes. Tant sur sa qualité que sur le partage de cette ressource qui se fait de plus en plus rare. Libé a listé une douzaine de reculs, qui risquent d’aviver les conflits déjà manifestes entre agriculteurs et autres usagers de l’eau.
Fin 2023, les tracteurs ne sortent encore que sporadiquement. Espérant calmer une colère qui culminera quelques semaines plus tard et donnera lieu à des renoncements écologiques sans précédent, la Première ministre de l’époque, Elisabeth Borne, renonce, à l’issue d’un rendez-vous avec la FNSEA et son allié des Jeunes Agriculteurs, à deux hausses de taxes sur l’eau dans le projet de budget pour 2024. D’un même coup, c’est l’augmentation de la redevance pour pollution diffuse perçue sur les ventes de pesticides ainsi que celle sur l’irrigation, servant à financer les actions des agences de l’eau sur la qualité et la gestion quantitative de la ressource, qui sont annulées. Cette année encore, aucune hausse pour pollution diffuse n’a été votée dans le budget 2026, et le Premier ministre s’est engagé à ce qu’il n’y en ait pas non plus en 2027.
«Déroger à un certain nombre de règles»
Dès lors, sous couvert de «mesures de simplifications», de nombreuses réformes liées à la gestion de l’eau ont été mises en œuvre. Un décret simplifie les règles sur le curage (retirer les sédiments d’un cours d’eau, au risque d’atteindre la biodiversité), l’inventaire des zones humides (qui permettent de stocker l’eau et sont des havres de biodiversité) est mis sur pause, et un arrêté rend possible la construction de plans d’eau de moins d’un hectare, qui ont principalement des fonctions de stockage pour l’irrigation agricole, dans les zones humides.
La loi d’orientation agricole, remaniée pour répondre aux manifestations et adoptée l’année dernière, réduit les recours et contentieux liés notamment aux projets de stockage d’eau, puis la controversée loi Duplomb votée cet été les déclare comme «d’intérêt général majeur». «L’esprit de ce texte, c’est de permettre de déroger à un certain nombre de règles pour implanter des bassines, en mettant le stockage de l’eau agricole au même niveau que l’eau potable et la préservation des espèces», analyse pour Libé Alexis Guilpart, animateur du réseau «eau et milieux aquatiques» de l’association France Nature et Environnement (FNE). Cette fameuse loi, en réclamant des études d’impact socio-économiques, vise également à empêcher des baisses de quotas accordés à l’irrigation agricole malgré la raréfaction de la ressource. Depuis l’été, principalement dans le Poitou, où la gestion de l’eau est un conflit permanent depuis les mégabassines, les agriculteurs réclament ces études économiques pour contrecarrer une réduction promise de l’irrigation.
Nouvel hiver de contestation, nouvelle salve de mesures annoncée. En 2026, la gestion et la protection de l’eau trinquent de nouveau avec plusieurs promesses de Sébastien Lecornu. Entre autres, sont annoncés un moratoire sur toutes les décisions locales relatives à l’eau, dont le bassin Loire-Bretagne a fait les frais en premier lieu, voyant un compromis négocié depuis plusieurs années suspendu dans sa dernière ligne droite ; une demande de révision de la directive européenne qui prévoit de réduire la pollution des eaux par les nitrates d’origine agricole (notamment responsables des algues vertes) et surtout, un projet de loi d’urgence agricole qui comportera un volet lié à l’eau et devrait être présenté juste avant ou au Salon de l’agriculture qui va débuter le 21 février. En réponse à une demande de la FNSEA, le gouvernement s’est engagé à travailler sur la «représentativité» des agriculteurs dans les instances où l’Etat, les collectivités, les usagers économiques, comme les industries, les agriculteurs ou les associations, décident collectivement de la politique de l’eau.
Pourtant, un rapport de Greenpeace note qu’en raison du phénomène de «double casquette», certains élus étant également agriculteurs ou ayant des intérêts agricoles, les intérêts de la profession sont sur représentées dans ces tours de table. Un constat également partagé par le chercheur en sciences politiques à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae) Sylvain Barone.
«C’est tendu, les gens n’en peuvent plus»
Avec ces nouvelles mesures, «on est dans la continuité des annonces de Gabriel Attal en 2024», analyse le chercheur. «On voit des mobilisations agricoles auxquelles on répond par des annonces sur l’environnement et la ressource en eau sans vraiment répondre aux préoccupations sur la dignité et le revenu agricole», poursuit-il, déplorant un «renoncement écologique». «Le contexte difficile, avec les municipales, le Mercosur, le Salon de l’agriculture, a permis au monde agricole d’appuyer certaines demandes», confie un haut fonctionnaire chargé des sujets eau. Si on a observé «une alliance de circonstance [des syndicats agricoles] au sujet du Mercosur, ce n’est pas le cas sur l’eau. Le gouvernement parle à une certaine agriculture avec ces décisions», regrette Sylvain Barone.
A lire aussi
Avant même les manifestations, les observateurs ont constaté un changement de paradigme sur la question de l’eau. En 2022, le Varenne de l’eau relance à tout va l’irrigation agricole. «On est sur une séquence de reculs écologiques qui a commencé il y a plus de deux ans mais s’accélère depuis. Ces annonces sont lâchées pour calmer un mouvement de colère agricole qui ne portait pas sur l’eau», précise Alexis Guilpart de FNE, qui s’inquiète de nouveaux reculs «si on a chaque hiver des tracteurs qui bloquent des ronds-points pour des raisons légitimes, d’inquiétude pour l’avenir de leur filière, et qu’on répond par des régressions qui ne règlent rien aux problèmes des agriculteurs…»
Pourquoi l’eau, en particulier, fait-elle l’objet de tant de renoncements ? Thierry Burlot, président du comité de bassin Loire-Bretagne, l’instance qui définit la politique de l’eau au niveau des bassins hydrographiques, pointe un «monde complexe, où il y a des conflits permanents.» «C’est tendu, les gens n’en peuvent plus», avertit celui qui avait tenté une médiation à Sainte-Soline. Avec l’ensemble des présidents de comités de bassins, il a d’ailleurs écrit au Premier ministre vendredi 6 février pour protester contre le moratoire. Se disant «écœuré de la manière dont certains utilisent la crise de l’eau», il rappelle que «ce n’est pas parce qu’on va faire une loi qu’on aura plus d’eau».
«La profession agricole est prisonnière d’un besoin de répondre au court terme, d’améliorer son revenu, et dans une incapacité à se projeter. Car en agriculture, changer les choses prend du temps, relève le haut fonctionnaire. Il ne faut pas qu’on rate le créneau. On a dix ans pour changer les choses, mais c’est maintenant que c’est le plus sensible.»




