C’en est trop pour le monde agricole. Dans toute l’Europe ou presque, les tracteurs ont quitté la campagne pour semer le chaos en ville et redevenir visibles auprès de gouvernements qu’ils jugent déconnectés de la réalité. Une impressionnante vague de colère se répand chez les agriculteurs allemands, roumains, espagnols ou encore néerlandais, pour des raisons propres à chaque pays, mais qui se rejoignent dans leur dénonciation unanime de mesures trop contraignantes et trop chères. Souvent, revient la question des enjeux climatiques, faisant ressurgir un conflit redondant entre le monde agricole et environnemental.
La première mèche a été allumée aux Pays-Bas en 2019. Les agriculteurs néerlandais se sont engagés dans une révolte nationale inédite contre un plan du gouvernement – aujourd’hui au point mort – qui visait à réduire le nombre de vaches dans les cheptels de 30 % d’ici 2030, afin de faire baisser les émissions d’azote du pays. La mesure passe très mal auprès des éleveurs qui lorgnaient une logique propre à l’agriculture intensive : plus de bétail, plus de lait, plus d’argent. Les manifestations des paysans néerlandais se sont étendues jusque mi-2023.
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Mais cette colère a résonné outre-Manche. En Irlande, où les contestations ont été moins importantes, les producteurs laitiers ont manifesté leur mécontentement en juillet, là aussi contre des restrictions imposées à l’azote. Même rengaine en Belgique. Des convois d’engins agricoles ont encombré le quartier européen de Bruxelles au mois de mars. Le gouvernement flamand se trouvait alors en pleine discussion autour d’un plan – quasi-copié des Pays-Bas – destiné à réduire les émissions d’azote du secteur, notamment par la fermeture des exploitations les plus polluantes.
En Allemagne, c’est une autre politique climatique qui a déchaîné le monde rural. Depuis le début de l’année, les agriculteurs se mobilisent contre un projet gouvernemental très mal accueilli. Une réforme de la fiscalité prévoit, à partir de 2026, de supprimer une exonération sur le diesel agricole dont bénéficiait la profession. La coalition allemande menée par Olaf Scholz espérait renflouer les caisses du pays, confrontées à une crise budgétaire sans précédent, en plus de mettre fin à une subvention «nuisible au climat». La mobilisation, qui a culminé à Berlin le 15 janvier, s’est arrêtée provisoirement lorsque syndicats et gouvernement sont revenus à la table des négociations. Mais l’exécutif refuse de reculer. En réponse, les exploitants allemands menacent de reprendre la route dès cette semaine.
Souveraineté alimentaire
Partout, les inquiétudes des agriculteurs se cristallisent autour des répercussions financières de mesures qui mêlent économies budgétaires et décisions écologiques. Mais les politiques climatiques ne sont pas les seules à déstabiliser le monde agricole, dont dépend pourtant la souveraineté alimentaire de nombreux pays européens. En Roumanie et en Pologne, la guerre en Ukraine n’en finit pas de secouer les modèles économiques des exploitants locaux. L’ouverture à l’importation des céréales ukrainiennes pour soutenir l’économie de leur voisin en guerre a mis en difficulté leurs producteurs nationaux. Résultat : des centaines de tracteurs et camions de marchandises ont paralysé les routes polonaises et roumaines, et même des voies de passage avec l’Ukraine. Si Bucarest a accepté les demandes de compensation des pertes liées à ces importations massives, en Pologne, les négociations entamées il y a plusieurs mois avec l’Ukraine et l’Union européenne n’ont toujours rien donné.
«Ces mouvements ont tous les mêmes ferments, commente d’un œil français le président de la FNSEA, Arnaud Rousseau. C’est l’incompréhension grandissante entre la réalité de la pratique du métier d’agriculteur sur le terrain et des décisions administratives centralisées, qu’elles soient à Bruxelles ou dans les capitales européennes, qui créent une incompréhension majeure et finalement une forme de révolte.» Reste à savoir si les pouvoirs publics européens et nationaux sauront trouver des réponses qui marieront urgence climatique et modèles économiques.




