Le Japon a donné ce lundi 12 janvier le coup d’envoi de sa ruée vers «l’or océanique». Un navire de forage scientifique en grande profondeur, le Chikyu, a en effet mis le cap sur la lointaine île du Pacifique Minami Torishima, au sud-est de l’archipel, dont les eaux environnantes seraient riches en précieux minerais critiques. Dysprosium, néodyme, samarium… Ces terres rares, particulièrement difficiles d’accès et coûteuses à extraire, n’en restent pas moins essentielles au bon fonctionnement de pans entiers de multiples secteurs économiques (automobile, énergies renouvelables, numérique, défense, nucléaire…). Elles servent à la fabrication de puissants aimants, de catalyseurs, ou encore de composants électroniques.
La zone autour de Minami Torishima, située dans les eaux économiques du Japon, contiendrait potentiellement plus de 16 millions de tonnes de terres rares, ce qui en ferait, selon le quotidien économique Nikkei, le troisième plus grand gisement au monde. Ces riches dépôts contiendraient l’équivalent de 730 ans de la consommation mondiale actuelle de dysprosium, utilisé dans la fabrication des aimants haute performance des téléphones et des voitures électriques, et 780 ans de celle d’yttrium, composant utilisé dans les lasers, a calculé le journal nippon.
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Au cours de sa mission, qui durera jusqu’au 14 février, le Chikyu immergera un tuyau permettant à une «machine d’extraction» fixée à son extrémité de toucher le fond marin et de récupérer des boues riches en terres rares, a détaillé l’Agence japonaise pour la science et la technologie sur les fonds marins. Grâce à cette opération, présentée comme étant la première tentative mondiale d’un forage des fonds marins à de telles profondeurs – 6 000 mètres sous la surface, l’équivalent de près de deux fois le mont Fuji –, le Japon espère réduire sa dépendance à l’égard de la Chine pour ses approvisionnements en matériaux critiques.
«Si le Japon parvenait à extraire en continu des terres rares autour de Minami Torishima, il sécuriserait la chaîne d’approvisionnement nationale pour des secteurs clés», analyse Takahiro Kamisuna, chercheur associé à l’International Institute for Strategic Studies. «De même, ce serait un atout stratégique majeur pour le gouvernement Takaichi afin de réduire significativement la dépendance des approvisionnements vis-à-vis de la Chine», insiste-t-il.
Un top départ prévu «vers 2030»
Toutefois, le gouvernement n’a pour l’heure divulgué aucun projet d’exploitation minière commerciale, selon le quotidien économique Nikkey. L’éventuel top départ d’une telle exploitation «se situera probablement vers 2030, après le développement des technologies de traitement et l’évaluation des impacts environnementaux», fait savoir au quotidien économique Yoshikiyo Shimamine, chercheur à l’Institut de recherche de la compagnie d’assurances Dai-ichi Life.
En attendant, la Chine a accentué la pression sur le Japon à la suite des propos de la Première ministre Sanae Takaichi courant novembre. La très conservatrice cheffe du gouvernement avait en effet suggéré que Tokyo pourrait réagir militairement à une attaque contre Taiwan, île démocratique dont Pékin revendique la souveraineté.
Menaces pour la vie océanique
Signe de l’aggravation des tensions bilatérales, Pékin a annoncé mardi 6 janvier durcir ses contrôles sur l’exportation vers le Japon de biens chinois à double usage civil et militaire. Or, d’après le Wall Street Journal, ces restrictions portent également sur l’acheminement de terres rares.
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Pékin se sert depuis longtemps de sa domination sur les métaux critiques comme levier géopolitique, y compris dans sa guerre commerciale avec l’administration du président américain Donald Trump. La Chine représente en effet près des deux tiers de la production minière de terres rares du monde et 92 % de la production raffinée, selon l’Agence internationale de l’énergie.
Le Japon, lui, dépend à 70 % de la Chine pour ses importations de minerais critiques. Le pays s’est pourtant efforcé de diversifier ses sources d’approvisionnements depuis un précédent différend en 2010, durant lequel Pékin avait suspendu plusieurs mois ses exportations.
L’exploitation minière des grands fonds est devenue un point de tension géopolitique, l’inquiétude grandissant face à la volonté de Donald Trump d’accélérer les forages dans les eaux internationales. Les défenseurs de l’environnement alertent, eux, sur les menaces que la pratique fait peser sur les écosystèmes marins et sur les perturbations du plancher océanique. L’Autorité internationale des fonds marins, qui a compétence sur les fonds marins situés hors des eaux nationales, pousse ainsi à l’adoption d’un code mondial visant à réglementer l’exploitation minière dans les abysses.




