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Aveuglement

COP30 : les satellites de prévisions météo, des vigies climatiques en danger

En sommet annuel sur le climat à Belém au Brésil, les scientifiques s’interrogent sur les effets du démantèlement minutieux des programmes d’observation de la Terre opéré par l’administration américaine.

Le président Trump et son administration ont sciemment fragilisé le recueil de données indispensables à la lecture du climat et de la météo mondiale. (Noaa/AFP)
Publié le 19/11/2025 à 14h51

La menace pèse depuis le début de la croisade antiscience de Donald Trump. En assénant de drastiques coupes budgétaires aux programmes américains de surveillance de la Terre, assortis d’une vague de licenciements sans précédent au sein d’un des temples mondiaux de la connaissance, l’Agence américaine d’observation océanique et atmosphérique (Noaa), le président des Etats-Unis et son administration ont sciemment fragilisé le recueil de données indispensables à la lecture du climat et de la météo mondiale. Le sujet, soulevé depuis plusieurs mois par la communauté scientifique, est sur la table de la COP30 climat à Belém au Brésil, où une commission technique a souligné «l’importance vitale» d’assurer la continuité des données.

Dans un entretien accordé à l’agence France Presse, Peter Thorne, directeur adjoint du Système mondial d’observation du climat, un programme basé à Genève et soutenu par l’ONU, essentiel à la récolte et à l’interprétation des données sur l’atmosphère et la météo terrestre et marine, exprime tout haut l’inquiétude de nombre de ses collègues : l’humanité est-elle en train d’être aveuglée, plongée «dans le noir», ses précieux thermomètres du climat et de la météo menacés par la chute des budgets américains associés ?

Perte de précieuses données

«Le Système mondial d’observation du climat lui-même fermera ses portes fin 2027 sans financement supplémentaire. C’est sans doute la première fois que nous envisageons un recul de nos capacités de surveillance de la Terre, au moment où nous en avons le plus besoin, dévoile le climatologue de l’université de Maynooth (Irlande). C’est un avertissement pour le reste du monde. Nous nous sommes repus de la générosité américaine pour financer de grands pans de ce système d’observation de la Terre».

Selon lui, si, ne serait-ce que la moitié des propositions antisciences du président Trump étaient appliquées, «nous aurons un gros, gros problème». Le milliardaire américain souhaite en effet supprimer «toutes les capacités futures d’observation par satellite de la Terre par la Nasa», tout en réduisant celles des satellites de la Noaa, précise-t-il. Or, nombre des missions de la Nasa n’ont pas d’équivalent évident chez l’Agence spatiale européenne (ESA), l’agence japonaise (Jaxa), ou encore les programmes satellitaires indiens et chinois. Remplacer les satellites américains est possible, mais cela prendrait de nombreuses années et nécessiterait un important effort financier de la part des pays souhaitant récupérer ce leadership. En d’autres termes, si le plan de Trump est mis en place, l’humanité perdra de précieuses données «que nous ne rattraperons jamais».

Sa crainte fait écho aux alertes des scientifiques de l’Ifremer, institut de recherche océanique français, qui, plus tôt cette année, se sont inquiétés du silence radio des chercheurs de la Noaa. Ces derniers avaient reçu l’ordre de ne pas communiquer avec leurs collègues étrangers, soulevant de fortes incertitudes sur le devenir du programme d’océanographie Argo. Les instruments sous-marins autonomes qui le composent, dispersés sur le globe, prennent le pouls de l’océan et transmettent leurs données aux chercheurs par satellites. En mesurant une multitude de paramètres (pression, température, PH, salinité, chlorophylle, etc.), ils ont notamment permis de comprendre que le grand bleu jouait un rôle de régulateur phénoménal en absorbant 90 % de l’excès de chaleur accumulé dans le système climatique à cause de l’augmentation rapide des gaz à effet de serre.

Des prévisions moins précises

«Jusqu’au début des années 2000, l’océan était uniquement observé par des navires océanographiques. Mais vu son immensité, une simple flotte scientifique ne permet pas d’en avoir une vue synoptique. En plus d’être désormais observé depuis l’espace grâce aux satellites – d’où le problème des coupes à la Nasa –, il est aujourd’hui étudié jusqu’à 2 000 mètres de profondeur grâce aux 4 000 flotteurs Argo, expliquait à Libération l’océanographe Jean-Pierre Gattuso lors d’un congrès de chercheurs en amont de la conférence des Nations unies sur l’océan à Nice en juin. Or, les Etats-Unis opèrent 51 % de ces flotteurs qu’il faut renouveler régulièrement, et les financent via la Noaa et la NSF [la National Science Foundation, l’équivalent de l’Agence nationale de la recherche en France, également touchée par les coupes budgétaires, ndlr]… Si ces financements sont coupés, la pérennité de ce programme fantastique est compromise.»

Dans l’eau comme dans les airs, ces coupes drastiques auront des conséquences sur les prévisions météorologiques en Europe, aux Etats-Unis ou encore en Asie, insiste Peter Thorne. «Il y a déjà de 13 à 16 % de ballons-sondes en moins aux Etats-Unis, du fait de la réduction des effectifs pour les lancer», souligne le climatologue. Ces outils permettent aux météorologues de connaître l’état de l’atmosphère (humidité, pression, etc.) ainsi que les vents, du sol, jusqu’à la stratosphère. Sans eux, les prévisions seront beaucoup moins précises.

Pourtant, avoir un système d’observation coordonné au niveau mondial est indispensable, martèle Peter Thorne, car l’Amérique dépend d’observations recueillies par des ballons lancés au Japon ou encore à Singapour, tout comme l’Europe et l’Asie ont besoin de données recueillies sur le territoire américain. Sans cela, les efforts des scientifiques pour anticiper les évènements extrêmes rendus de plus en plus soudains et violents à cause du réchauffement, à l’instar des tempêtes, des ouragans ou des pluies cycloniques qui touchent les outre-mer, seront grandement fragilisés. Et, avec eux, la sécurité des populations.

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