Dans les Hauts-de-France, 83 000 personnes boivent une eau non conforme depuis plusieurs mois. L’association Générations Futures alerte, ce mercredi 28 janvier, sur la présence du fongicide fluopyram à des concentrations dépassant la limite de qualité réglementaire de 0,1 migrogramme (µg) par litres dans la région. Ces découvertes ont été possibles grâce à l’outil «dans mon eau», développé par l’ONG pour visibiliser les données liées à la qualité de l’eau potable.
«Cette situation concerne 17 unités de distribution de l’eau potable (UDI) alimentant un total de 46 communes (24 dans le département du Pas-de-Calais, 19 dans la Somme et 3 dans le Nord)», pointe le collectif. Une situation qui dure depuis plusieurs mois, voire depuis un an pour certaines communes.
Déréglementation
Ces non-conformités ont été détectées dans la plupart des cas depuis le début de l’année 2025 et ont toutes été confirmées par plusieurs analyses. «Les dépassements de la limite de qualité sont parfois conséquents, les concentrations étant en moyenne 4 à 5 fois plus élevée que la limite de qualité et atteignant dans deux communes plus de 10 fois la limite de qualité réglementaire», précise l’association. La concentration maximale a été retrouvée à Inchy-en-Artois (Pas-de-Calais), avec un taux de 1,778 µg /L mesuré en août 2025, soit plus de 17 fois la limite de qualité.
Le fluopyram est un fongicide autorisé, contenu dans 37 produits actuellement commercialisés en France. En 2023, 127 tonnes de cette substance ont été épandues sur différentes cultures (céréales, pomme de terre, betterave, arbres fruitiers…) S’il n’est pas classé dangereux pour la santé humaine par l’agence européenne des produits chimiques (ECHA), le fluopyram fait l’objet de discussions quant à son potentiel cancérigène. Une proposition de l’Autriche de le classer en tant que suspecté cancérigène (catégorie 2) est d’ailleurs à l’étude. De plus, le mécanisme d’action de la famille de fongicides dont fait partie le fluopyram pourrait être responsable de maladies neurologiques ou de cancers, souligne Générations futures.
Aucune restriction
De son côté, l’ARS Hauts-de-France indique sur ses bulletins d’analyse que ces non-conformités «n’empêchent pas la consommation de l’eau». «Cette conclusion nous interroge, en raison de la mauvaise évaluation du potentiel cancérigène et, surtout, parce qu’il n’existe pas, à l’heure actuelle, de valeur sanitaire (Vmax) établie pour le fluopyram dans l’eau potable», note l’association, qui rappelle qu’en l’absence de Vmax, les autorités de santé publique recommandent de restreindre la consommation de l’eau, par précaution, dès le dépassement de la limite de qualité de 0,1 µg /L. D’autant que la population n’a pas été informée par courrier de ces non-conformités et qu’aucune restriction de consommation n’a été prononcée.
D’autres éléments sont alarmants : le fluopyram fait partie de la famille chimique des PFAS, et d’après les données fournies par Bayer, il se dégrade lentement en TFA. La présence de fluopyram dans l’eau potable laisse donc présager d’une contamination de l’eau par le TFA, molécule ultra-persistante et qui passe à travers la quasi-totalité des méthodes de traitement de l’eau potable.
Interview
En outre, d’autres molécules sont aussi présentes dans l’eau au-delà des limites réglementaires ou sanitaires, comme à Vaulx Vraucourt (Pas-de-Calais), où les nitrates et les perchlorates dépassent aussi les limites en vigueur. A ce titre, l’eau «devrait a minima être interdite à la consommation pour les femmes enceintes et nourrissons», fustige Génération futures.
Les nombreuses non-conformités observées résultent probablement d’une utilisation inappropriée et montrent qu’il est impossible de prédire le comportement des molécules dans des conditions réelles. Car la persistance du fluopyram dans les sols pourrait être beaucoup plus importante que ce qui est modélisé et la molécule pourrait bien contaminer les eaux souterraines.
Pesticides
«Cette pollution de l’eau potable par le fluopyram est une énième illustration des conséquences de l’usage intensif de pesticides et de l’inaction des pouvoirs publics pour protéger les aires d’alimentation de captage», remarque Pauline Cervan, toxicologue chez Générations Futures. «Cette inaction conduit une nouvelle fois à exposer les populations à des substances dangereuses et à mettre les collectivités et producteurs d’eau potable dans des situations très difficiles, les techniques en place étant le plus souvent insuffisantes pour traiter les pesticides. Il est urgent de prendre des décisions fortes visant à protéger enfin la ressource en eau.»
Alors que le Premier ministre Sébastien Lecornu a annoncé un moratoire sur toutes les questions relatives à l’eau, les parlementaires devront se prononcer, le 12 février prochain, sur une proposition de loi visant à protéger les captages d’eau.




