Sa moustache encore juvénile n'arrive pas à durcir les traits de son visage d'adolescent. «On ne doit plus être que deux à faire du stop le soir à Mourmelon. Les gens ne s'arrêtent plus. Il m'est arrivé d'attendre jusqu'à 2 heures du matin.» Tous les soirs, il rentre à Reims : 31 kilomètres. «Le plus souvent, ce sont des gradés qui prennent. On les reconnaît au premier coup d'oeil. Ils nous conseillent de faire du stop à deux.»
Le camp de Mourmelon est à la fois sinistre et rassurant. L’étroite imbrication des bâtiments militaires et civils fait de la frontière entre le camp et le bourg une simple vue de l’esprit. Dès le jeudi, en fin de journée, les treillis des gradés et des engagés venus en voiture donnent à la vaste place rectangulaire de Mourmelon-le-Grand (Marne) des allures de village occupé. Entre le quartier Féquant, où est cantonné le 4e régiment de dragons, et la gare de Mourmelon-le-Petit, les appelés en jeans et blouson s’égaillent au long de la Voie romaine, territoire militaire réapproprié par les bidasses rendus à la vie civile le temps d’une permission.
Malaise. Trois mille soldats en permanence : l'effet de groupe exorcise la peur. Mon compagnon de route a rempilé et n'a plus que quelques mois à tirer. «C'est peut-être pour ça que moi j'ai pas peur. Les gars qui font encore du stop sont les anciens.» Aux «bleu-bites», les sous-offs ont raconté l'histoire des disparus : sept, huit ou dix depuis 1980. On