Comment réconcilier métropoles et campagnes, périphéries et centres-villes, écologie et habitat ? Plongée, en partenariat avec Popsu (la Plateforme d’observation des projets et stratégies urbaines) dans les initiatives qui améliorent les politiques urbaines.
En matière de paysage urbain, c’est un élément que l’on retrouve dans les moyennes villes de province comme dans les grands ensembles de la région parisienne : la barre HLM des années 60. Des bâtiments désormais mal aimés, mal jugés, qui sont souvent l’illustration d’une gestion défaillante de la politique du logement. A Caen, le quartier Grâce de Dieu a poussé comme un champignon entre 1961 et 1964 : il fallait loger les milliers de travailleurs venus pour reconstruire, après les bombardements alliés, et pour les ruraux travailler à la ville. Pendant de nombreuses années, avant l’arrivée du tram, le quartier est resté enclavé avant que de vastes programmes de destructions et rénovations urbaines ne le métamorphosent dans les années 2000.
Comme une longue muraille scindant le quartier en deux, l’impressionnante tour Langevin de huit étages, sortie de terre en 1963, était jusqu’à récemment restée figée dans le temps avec ses trois entrées, ses 107 logements divisés en deux modèles (des T2 et T3). Elle va désormais faire peau neuve avec un objectif : reconquérir le bâti existant avec l’aide des habitants d’un quartier bénéficiant d’un très fort maillage associatif.
«Deux types de population»
Depuis novembre 2023, le bailleur CLMH (Caen la mer Habitat) souhaitait lancer un projet de réhabilitation d’ampleur du bâtiment. «Notre ambition était déjà de faire du neuf avec le squelette de Langevin et de diversifier les types de logements… Moins d’un an plus tard était lancée la consultation nationale Quartiers de demain : tout s’est bien aligné», nous explique Michel Patard-Legendre, président de la CLMH, ravi de cette aventure qui - il en est persuadé - devrait répondre aux attentes des habitants de l’agglomération : «Nous souffrons d’un manque de logements criant pour deux types de population : les personnes âgées, les familles monoparentales et les étudiants. Nous devons repenser nos logements anciens qui ne sont plus en adéquation avec les besoins actuels des locataires.»
Pendant près d’un an, les trois cabinets en compétition (l’allemand LIN, l’anglais Sergison Bates et les français de la Soda) ont travaillé conjointement pour dresser un diagnostic de la structure puis ont présenté des projets pour révolutionner la façon d’habiter la tour.
Une transformation radicale
C’est la société d’architecture la Soda qui a finalement remporté la consultation. A la tête du cabinet, Hélène Latour et Valentin Bernard ont proposé une transformation radicale des lieux et des usages de la tour : fini les T2 et T3 en 100 % logement social, l’offre de logements comprendra des propositions allant du studio au T4 duplex ainsi que des appartements adaptés à la colocation. Des logements en accession à la propriété seront proposés brut, pour permettre aux acquéreurs de les équiper selon leurs envies.
L’immeuble Super Langevin bénéficiera d’un parking souterrain et de deux espaces tampons avec l’extérieur : un toit végétalisé pouvant profiter aux réunions d’habitants ou à des opérations d’agriculture urbaine et un socle avec des espaces communs, espaces poreux entre la ville et les logements – une des idées forte du dossier. «On a créé un immeuble pluriel avec au rez-de-chaussée «la maison du vivant”, un lieu d’écologie populaire avec des ateliers de formation, des conférences», souligne Hélène Latour pour qui la coconstruction avec les habitants a été un outil fondamental pour réaliser le projet.
Ses habitudes, son asso, son kebab
Amoureuse de son quartier, Andra Goddard, 64 ans, ancienne professeure d’anglais, a vécu quinze ans dans un T3 du huitième étage de la tour où elle a élevé sa fille. Elle a ici ses habitudes, son asso d’aide aux devoirs, son kebab, sa pharmacie et même son endocrinologue… L’Américaine de naissance, arrivée dans le centre-ville de Caen en 2005, s’est retrouvée en HLM après son divorce et s’est très vite attachée au quartier. Elle n’a donc pas hésité à répondre présente au jury citoyen où plusieurs visages lui étaient familiers. «Je voulais m’investir, rendre un peu de ce qu’on m’a donné», explique celle qui a voté sans hésiter pour le projet lauréat. «J’adore l’idée que l’on mélange les seniors, les travailleurs et les étudiants : c’est de cela dont nous avons besoin.»
Si les premiers travaux commencent en 2028, le bailleur se félicite déjà de la portée nationale que le projet pourrait avoir. «Les trois cabinets ont fait un travail remarquable qui pourra s’adapter à tous les grands ensembles des années 60, insiste Michel Patard-Legendre. Nous invitons d’ailleurs tous les bailleurs à se saisir de notre projet comme prototype pour la réhabilitation de leur patrimoine.»




