Comment réconcilier métropoles et campagnes, périphéries et centres-villes, écologie et habitat ? Plongée, en partenariat avec Popsu (la Plateforme d’observation des projets et stratégies urbaines) dans les initiatives qui améliorent les politiques urbaines.
Le mercredi, c’est jour de marché dans le quartier Europe-Schweitzer, à Colmar. L’ambiance animée contraste étrangement avec ce que les habitants appellent «la Plaine», juste derrière : une vaste étendue de pelouse de 5,5 hectares ceints par une grande promenade. «Cela fait vingt ans que l’on se demande, avec les habitants, que faire avec ce lieu que les Colmariens appellent le champ», explique Odile Uhlrich-Mallet, première adjointe au maire, venue nous présenter les lieux. Bien que désert, l’espace ne semble pourtant pas à l’abandon ; on y devine des promeneurs au loin ainsi qu’un terrain de foot et de baseball, sans que ces usages ne soient définis.
Séparé symboliquement du centre touristique, chic et bourgeois, par une voie ferrée, le quartier Europe-Schweizer, qui affiche un taux de pauvreté de 49 % avec 33 % de logements sociaux, s’organise autour de cette grande pelouse où ne pousse, pour l’instant, aucun arbre. «C’est typique des quartiers d’habitat social des années 60, où souvent, les logements sont exigus, sans balcons ni jardins privatifs, et sans respiration offerte par un contact direct avec la nature», commente Franck Poirier de l’agence Base, paysagiste lauréat pour ce projet. «Nous avons voulu que ce parc devienne pour eux une pièce en plus, avec des ombrières, des kiosques, des préaux, une halle. Et c’est d’autant plus urgent que ces quartiers seront soumis au réchauffement climatique de plein fouet : beaucoup de ces appartements sont des passoires thermiques, dans des bâtiments de grande hauteur.» Priorité est donc accordée à la verdure, alternant entre zones forestières et champêtres avec des prairies fleuries, des étangs, de l’ombre et des espaces frais. L’ensemble devrait voir le jour d’ici à 2029.
Un écrin réversible
Si cet îlot de fraîcheur semble essentiel pour supporter les étés caniculaires à venir (le climat semi-continental de Colmar s’y prête), comment intégrer les anciens usages à un nouvel aménagement sans brusquer les habitants ? Mieux encore, comment attirer des usagers qui ne sont pas spécialement friands de ce quartier excentré ? «Grâce à plusieurs études, micro-trottoir, enquêtes, on en est arrivés à la conclusion que l’espace devait être réversible. Il faut accepter un certain laisser-faire : cela ne sert à rien d’inventer des usages qui enferment, poursuit Franck Poirier. Le terrain de baseball pourra devenir une aire de jeux, de pique-nique ou de beach-volley, ou rester ce qu’il est déjà, un endroit pour apprendre à faire du vélo.» En plus des espaces forestiers et champêtres, le projet suivra une saisonnalité : tennis et paddle l’été, clairières en toutes saisons, kiosques avec des soupes l’hiver, patinoire publique qui devient terrain de basket l’été… A ces infrastructures s’ajouteront un amphithéâtre et une programmation culturelle avec des temps forts au printemps et à l’automne.
Interaction permanente
Le projet de l’agence BASE présente, par de nombreux aspects, une volonté d’interaction permanente avec les usagers. «Les habitants passent ainsi de simples bénéficiaires en coauteurs de leur environnement», peut-on lire dans le manifeste qui ouvre la proposition lauréate. Des ateliers de chantiers collaboratifs sont prévus pour co-construire certaines infrastructures comme la Halle Cigogne, une ombrière en bois des Vosges. Dans ce préau, situé à l’entrée nord-ouest, les usagers pourront se poser pour jouer aux cartes ou aux échecs, réviser leurs cours et s’abriter. «Ce que l’on souhaite surtout, c’est que ce ne soit pas qu’un parc de quartier, mais un lieu de destination pour tous les Colmariens. Le skate park, ou la programmation de pièces de théâtre ou de concerts dans l’amphithéâtre, sont aussi susceptibles d’attirer d’autres publics. C’est par la qualité des programmes que l’on peut forcer la mixité sociale» poursuit Franck Poirier.
Autre enjeu majeur du site : l’hégémonie de la voiture qui a dérobé, au fil des décennies, des mètres de nature au détriment des piétons. Ce parc aura donc pour mission de réarticuler le maillage piétonnier et cycliste, afin de le relier à ce qui l’environne déjà : écoles, base nautique, potagers, mosquée, rivière. «Le plus important, c’est d’imaginer des lieux de rencontres et de croisements qui ne sont pas trop stigmatisés. Nous voulons garder un esprit libertaire en faisant confiance aux gens», avance le chef de cette agence, fondée en 2000 et qui compte près de 90 paysagistes répartis sur trois sites (Paris, Lyon, Bordeaux). Une idée suffisamment séduisante pour avoir su conquérir le jury de ce quartier de demain.




