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Reportage

A la Tessonnerie, le bio pour «faire société»

En Seine-et-Marne, la fondation Terre de liens favorise l’acquisition de parcelle pour les louer à des exploitants souhaitant se lancer dans une agriculture de proximité.

Anne-Charlotte et Sylvain Beaugrand à la ferme de la Tessonnerie (Voinsles), exploitent en agriculture biologique 150 hectares depuis cinq ans. (Ferme de la Tessonnerie )
ParDidier Arnaud
envoyé spécial à Voinsles
Publié le 06/11/2025 à 14h57

Agriculture, énergies renouvelables, réinsertion, logement, tiers-lieux… En France et à l’étranger, la finance solidaire accompagne des projets innovants et fédérateurs. Analyses, reportages, portraits, tribunes… Un dossier réalisé en partenariat avec Fair, collectif de la finance à impact social.

C’est une ferme médiévale, dotée d’un joli pigeonnier au beau milieu d’une grande plaine de Seine-et-Marne, à Voinsles (77), à une heure et quart de Paris. Anne-Charlotte et Sylvain Beaugrand, la quarantaine, l’exploitent en agriculture biologique – 150 hectares — depuis cinq ans. Au loin, le chien Phyto chasse les mulots dans les champs en sautant comme un dingo. Il fait beau. On entend les oiseaux chanter. Devant nous, trois parcelles de couleurs différentes. D’abord les lentilles, puis des andains (bande de fourrage déposée au sol) de soja à terre, – «pour les faire sécher plus vite» –, ensuite un champ foncé, du sarrasin, et plus clair, tout à côté, le chanvre. «Un aperçu de la plaine qu’on trouvera rarement ailleurs», explique l’agriculteur.

En juin, une cinquantaine de personnes – bénévoles, amis, partenaires ou acteurs locaux – sont venues fêter à la Tessonnerie l’acquisition d’une nouvelle parcelle de 23 hectares par la fondation Terre de liens, avec la Safer Ile-de-France (Société d’aménagement foncier et d’établissement rural). L’association, née de la convergence de plusieurs mouvements liant éducation populaire, finance solidaire et développement rural, a pour objectif d’acquérir des terres pour les louer à des agriculteurs souhaitant se lancer dans le bio. Une autre façon de concevoir leur métier.

Bastien Devriendt, qui est berger, en profite pleinement avec ses 90 brebis. «On voulait contribuer à ramener l’élevage en Ile-de-France et aussi proposer de la viande de qualité, détaille Sylvain Beaugrand. Cela permet d’entretenir la terre, et les déjections amènent de la nourriture construisant une sorte de modèle vertueux». Bastien Devriendt vient six mois en hiver pour que ses bêtes broutent les luzernes et descend ensuite dans les Alpes du Sud.

Au fond, on aperçoit encore un ensemble de ruches, des apiculteurs de Rozay, les ont posées près du sarrasin. Et plus loin des affûts de chasseurs sur les bordures du champ, car par ici, on compte beaucoup de sangliers. «On les a nourris, regrette Sylvain Beaugrand, mais leur prolifération est devenue problématique.»

Une manière de «faire société»

A la Tessonnerie, on dénombre quatre cultures d’été, le reste est semé essentiellement en automne. Seigle, colza, blé, féveroles, orge et avoine, et chanvre. «Il ne faut pas se précipiter pour récolter les andains, c’est encore trop humide», remarque Anne-Charlotte Beaugrand. «La lentille, ça reste compliqué, explique l’agriculteur. Le sarrasin on le transforme en farine, la luzerne ne rémunère pas beaucoup mais apporte de l’azote, la valeur ajoutée de nos cultures c’est la diversité.» Voilà les machines. Un déchaumeur à dents, une charrue et un broyeur, deux tracteurs… «Une petite ferme bio avec peu de moyens, rigole Sylvain Beaugrand. La moissonneuse-batteuse ne vaut rien en termes financiers, mais elle fonctionne bien. Dans la partie atelier on répare tout, on fait de la soudure. Le couple prévoit de faire un gîte sur le bâtiment de droite.

Pour eux, le bio est une manière de «faire société» de créer des emplois, moins de pollution et des produits de qualité : une agriculture de proximité. La question principale étant de savoir «quelle agriculture on veut» et de «revenir à un modèle ou on se réapproprie les campagnes».

Car leur démarche est politique : l’agriculture industrielle «affame le monde», crée des surplus de nourriture qui partent dans des circuits mercantiles. «On surconsomme d’un côté et on nourrit mal de l’autre, renchérit Rémi Seingier, un agriculteur voisin également converti au bio. Pourquoi au Liban et en Tunisie règne une instabilité permanente ? C’est parce qu’il n’y a aucune autonomie alimentaire. En Tunisie, ils ne produisent plus que des oranges, mais il faut nourrir son territoire et pas le monde.»

Quant aux supposés «rendements insuffisants» du bio, les deux amis sont formels. «On a des collègues qui talonnent, à une ou deux tonnes près, les paysans du modèle conventionnel, qui arrive à bout de souffle. Si elle s’implante globalement, l’agriculture bio peut nourrir tous ces territoires.» Mais pour cela, il faut changer de cap.

«On n’a fait que des conneries. Le problème aujourd’hui est bien que les sols se meurent. Les élus et les gens de droite pensent que l’écologie, “on en fait un petit peu trop”, nous, on montre qu’un autre modèle est possible, que ça tient la route», conclut l’agriculteur.

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