Menu
Libération
Reportage

A Pessac, paliers collectifs et escaliers à l’air libre

La rénovation d’une tour emblématique du quartier Saige devrait accompagner la réhabilitation de tout un lieu paupérisé.

Dans le quartier Saige de Pessac, en juin 2025. (Lofti Benyelles)
ParEva Fonteneau
correspondante à Bordeaux
Publié le 02/12/2025 à 10h08

Comment réconcilier métropoles et campagnes, périphéries et centres-villes, écologie et habitat ? Plongée, en partenariat avec Popsu (la Plateforme d’observation des projets et stratégies urbaines) dans les initiatives qui améliorent les politiques urbaines.

A hauteur d’homme, la tour n° 8 du quartier Saige à Pessac s’étire hors du champ, presque interminable. On lève la tête, le regard glisse le long d’une piste verticale de 18 étages, avant de s’envoler vers le ciel. Autour, sept autres silhouettes identiques composent la même ligne d’horizon. L’ensemble dénote au milieu du paysage, généreusement arboré. Impossible de les manquer, même à des kilomètres à la ronde, les huit tours du quartier sont parmi les plus hautes de la métropole bordelaise. Bâties dans les années 70, à l’époque des Trente glorieuses sur les terres d’un ancien domaine viticole, elles ont été pensées par les architectes Jean Dubuisson, Francisque Perrier et André Kelderman pour répondre à la fringale de logements d’une agglomération en plein boom. Le quartier devient un point de chute pour de nombreux réfugiés chiliens, la fresque au bord de la plaine sportive en porte toujours l’empreinte.

Un demi-siècle plus tard, la ville de Pessac a répondu à l’appel à projets Quartiers de demain. Dans cette cité girondine à la réputation en berne, où plus de 40 % des 3900 habitants vivent sous le seuil de pauvreté, dans des bâtiments parfois très vétustes, la mairie veut rebattre les cartes : développer de la mixité sociale et urbaine, réhabiliter une partie du patrimoine, retisser des liens avec le reste de la ville, et surtout bousculer l’image du quartier.

Symbole de ce virage, la tour n° 8 doit subir une réhabilitation en profondeur avec, au rez-de-chaussée, l’accueil d’activités économiques, porté par la proximité de l’hôpital privé Saint-Martin, du pôle universitaire et la bonne desserte en transports. Les étages, eux, seraient dévolus en majorité à des logements pour étudiants et jeunes actifs, pour réintroduire un peu de diversité résidentielle. L’opération Quartiers de demain inclut également la requalification de la coulée verte, future colonne vertébrale reliant le quartier au centre-ville et au domaine universitaire.

«Forme de fluidité»

«Le paysage est bien sûr un peu aride, mais il est là. On va le développer, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur pour créer une forme de système racinaire au pied de l’immeuble. Nous allons pouvoir intégrer les arbres déjà présents et créer un ensemble plus doux, plus paisible en y introduisant quelques reliefs, comme des petites collines pour s’y asseoir», déroule Dominique Perrault, lauréat pour mener l’opération à Saige.

L’architecte de la Bibliothèque nationale de France s’est indigné en découvrant le pied «muré» de la tour n°8. «C’est inacceptable, révoltant même ! C’est pourtant la partie la plus intéressante : celle qui relie les habitants de la tour à ceux du quartier.» Dans son projet, l’accent a surtout été mis sur la réouverture vers l’extérieur : «Pour retrouver une certaine forme de fluidité et pouvoir traverser la tour, on va ouvrir les rez-de-chaussée dans quatre directions avec de grandes baies vitrées». Le confort intérieur n’est pas en reste : isolation thermique et acoustique seront renforcées. «Aujourd’hui, quand vous marchez à l’intérieur, on a l’impression que quelqu’un marche avec des bottes au-dessus de vous !»

Mais l’idée la plus originale reste la création d’une «rue verticale» dans la tour, avec la création de paliers collectifs ouverts sur l’extérieur et des escaliers «à l’air libre eux aussi». «C’est comme une colonne vertébrale. Beaucoup d’habitants ont tout de suite adhéré, assure l’architecte. Ça change leurs conditions de vie. Ils pourront y bricoler, mettre leurs vélos, jouer dehors avec les enfants.» Pour le projet, l’équipe a également voulu préserver la vision originale de Dubuisson, qui avait la particularité de dessiner ses idées avec soin : «Tout le travail graphique sur les façades, les lignes verticales, les proportions, on l’a entièrement conservé. C’est sa signature.»

Le projet, chiffré à 450000 euros pour sa seule phase d’étude, s’inscrit dans un chantier bien plus vaste : le renouvellement urbain du site dans son ensemble à horizon 2032. Portée par la métropole, la Ville et le bailleur Domofrance, l’opération, estimée à 250 millions d’euros, a été lancée en 2022 pour «éviter la ghettoïsation du quartier, l’un des plus pauvres de la métropole», retrace le maire Horizons Franck Raynal.

L’opération prévoit notamment la démolition de trois tours dans les prochains mois, accompagné d’un relogement, attendu pour certains comme Nadine (1), la cinquantaine, qui dit avoir «envie de découvrir autre chose», ou subi : «On a l’impression d’être parqués en dehors de la ville», souffle un habitant croisé devant l’une des tours. Ceux qui restent fondent l’espoir d’un quotidien plus respirable et d’une image redorée. «Bien trop souvent, déplore le maire, Saige reste le dernier choix en matière de logement social. On y vient quand on n’a rien d’autre. On espère que ça va changer.»

(1) Les prénoms ont été changés.

Dans la même rubrique