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Reportage

Agriculture : dans le Lot-et-Garonne, le lien au centre de la terre

Misant sur le dialogue et la réflexion collective, l’association Alterfixe facilite la reprise des fermes, l’installation et l’émergence de projets agricoles respectueux du vivant.

Pour créer du lien, l’association organise des rencontres où porteurs de projets et agriculteurs en fin de carrière se parlent, se jaugent, se racontent. (Simon Landrein/Libération)
ParEva Fonteneau
correspondante à Bordeaux
Publié le 22/11/2025 à 17h15

D’ici à 2030, plus d’un tiers des agriculteurs français atteindront l’âge de la retraite. Ce constat, dressé par les chambres d’agriculture françaises, sonne comme une alerte rouge dans le monde paysan : qui pour reprendre les clés des fermes et assurer le renouvellement des générations ? Mi-novembre, l’association Terre de liens a enfoncé le clou en publiant une cartographie saisissante : environ 40 000 petites exploitations ont disparu entre 2020 et 2023. «On assiste à un véritable plan social à bas bruit qui va de pair avec une concentration et une financiarisation inédite des fermes en France. L’image d’Epinal de la petite exploitation française à taille humaine s’érode chaque jour un peu plus», déplore Coline Sovran, chargée de plaidoyer de Terre de liens.

Sur le terrain, dans ce paysage qui se fissure, des citoyens s’organisent, sur le modèle de l’économie sociale et solidaire. Parmi eux, les membres d’Alterfixe, une association qui facilite la reprise des fermes, l’installation et l’émergence de projets agricoles respectueux du vivant. De nombreux cédants peinent à trouver des repreneurs. S’inspirant d’un travail mené dans l’Orne, la déclinaison lot-et-garonnaise d’Alterfixe a vu le jour en septembre 2024, à l’initiative d’associations, d’agriculteurs et de citoyens.

Une tentative locale, balbutiante mais déterminée, pour imaginer une nouvelle génération paysanne. «Ici, beaucoup de choses circulent par le bouche-à-oreille : le foncier, les opportunités, les infos qui comptent… Si un porteur de projet n’est pas connu, il peut passer à côté de la moitié du territoire», décrit Ariane Lecadieu, coordinatrice d’Alterfixe dans le département. Un problème d’autant plus aigu qu’une grande partie de la relève n’est pas issue du milieu agricole.

«Une transmission, c’est lourd à porter humainement»

En face, les agriculteurs qui cherchent à céder leur ferme sont bien plus nombreux. Et souvent accrochés à leur ferme comme à un morceau d’eux-mêmes. Ils veulent transmettre, oui, mais pas n’importe comment et pas à n’importe qui. «On parle du projet d’une vie. Lâcher prise est compliqué, en particulier quand il y a des divergences de visions», poursuit Ariane Lecadieu.. Entre méfiance, manque de réseau et adresses mal indiquées, Alterfixe tente d’ouvrir quelques chemins dans ce maquis rural.

Pour créer du lien, l’association compte sur la médiation et la mise en réseau conviviale : des rencontres où porteurs de projets et agriculteurs en fin de carrière se parlent, se jaugent, se racontent. «Une transmission, c’est lourd à porter humainement. Idéalement, il faudrait s’y prendre cinq à dix ans avant, le temps d’accepter que son projet passe à d’autres mains. Ces moments d’échanges sont précieux : les cédants viennent dire leurs doutes, leurs difficultés et les gens intéressés les rassurent, se rassurent eux-mêmes», explique Ariane Lecadieu.

De la laine et du partage

Cet été, l’une des rencontres imaginées par l’association a pris les traits d’un «camp» organisé à cheval entre le mois de juillet et le mois d’août, dans un grand gîte. Deux semaines de vie collective, de discussions tardives, de visites de fermes et de prise de contacts. Parmi les participants, Julien, 45 ans. Employé dans un magasin bio, ancien maraîcher, brièvement, il traîne encore le souvenir d’une installation brouillonne, engloutie dans un labyrinthe administratif. «J’ai entendu parler d’Alterfixe parce qu’Ariane est venue présenter l’asso dans ma boutique», raconte-t-il. Un hasard qui arrive à point nommé : depuis des années, il mûrit un projet de ferme ouverte aux publics fragiles, où l’on soignerait les blessures en mettant les mains dans la terre. «Alors qu’on m’avait annoncé des délais interminables pour voir la chambre d’agri, là, en une seule journée j’ai pu rencontrer la Safer [société d’aménagement foncier et d’établissement rural, chargée de superviser le foncier agricole, ndlr], la MSA [mutualité sociale agricole], la chambre et même des foncières. Sans eux, je ne me serais sans doute pas lancé», rembobine-t-il.

Christelle, elle, est arrivée avec sa casquette de comptable en reconversion et un rêve bien ficelé : une ferme pédagogique, des poules pondeuses, des chèvres angoras, de la laine et du partage. Au camp, elle a pu tester son idée, la confronter aux autres, discuter avec des élus, des partenaires, des agriculteurs. Alterfixe a aussi fait naître autre chose : son envie de s’orienter vers un projet plus collectif. Une forme d’installation encore trop peu soutenue par les structures traditionnelles mais qui attire une nouvelle génération de paysans.

Prochain rendez-vous : fin novembre à Dolmayrac, pour les adhérents. Au programme, visites de fermes inspirantes, conférence sur les nouveaux profils en agriculture, une formation pour mieux définir ses envies et ses objectifs et des temps libres pour partager. Dans un département qui souffre parfois de la comparaison avec ses voisins – la Dordogne, vitrine touristique – Alterfixe rappelle que le Lot-et-Garonne a de nombreux atouts. Pour qui cherche un bout de terre où poser un projet, ici, il reste encore de la place pour écrire quelque chose.

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