Agriculture, énergies renouvelables, réinsertion, logement, tiers-lieux… En France et à l’étranger, la finance solidaire accompagne des projets innovants et fédérateurs. Analyses, reportages, portraits, tribunes… Un dossier réalisé en partenariat avec Fair, collectif de la finance à impact social.
En Provence, un chemin de calade est une ruelle en pente. Il faut monter cette étroite route pour accéder au hameau Saint-François. Là-haut, la vue se dégage sur le centre ancien de Draguignan, on se retrouve au milieu de la nature, sur des restanques longtemps retournées par les sangliers, désormais cultivées en potager. Les 70 habitants y bichonnent ce terrain d’un hectare et demi. Ici on jardine et on vit, on échange et on s’entraide. Financé par un ensemble d’acteurs associatifs, dont le Secours catholique, Habitat et Humanisme et l’Union diaconale, cet habitat solidaire est composé de logements sociaux et de pensions de famille (à destination de personnes isolées ou en grande difficulté). Les locataires ne sont pas simples voisins : ils renforcent leur lien social grâce à des espaces collectifs et des services mutualisés.
La journée commence toujours par un café. Ce jeudi d’octobre, il faut prendre des forces avant de partir au jardin partagé où les habitants créent leur compost – une alternance de foin et de crottin qui deviendra engrais –, un travail sur la durée et collectif, il ne sera épandu qu’au printemps et nourrira tous les plants.
Pascal Montfort, que tout le monde appelle Pascalou, donne ses conseils de jardinier et son coup de main de pro. Il vit au hameau «depuis le début» et bichonne ses deux parcelles et celle de la collectivité. Ses dernières plantations : une ribambelle de choux verts pour l’hiver. «Il y a une ambiance famille, confirme le sexagénaire qui réside en pension de famille. Quand on vit seul, on se renferme, ce n’est pas bon. C’est bien de rester en collectif, ici ce sont des voisins copains.» Le tas de compost monte en même temps que l’ambiance, et le jardinage sont l’occasion de parler, de blaguer, de lier. «L’idée, c’est de créer un esprit de famille entre ces personnes qui sont isolées et qui vivent seules, explique Stéphanie Debras, responsable de la pension de famille. Le lien, c’est la base de tout.»
«La mayonnaise a pris»
Une cossue et coquette bâtisse à volets blancs et balustrades est posée au milieu de la parcelle, surveillée par deux statuettes de sanglier. En 2010, sa propriétaire Mireille Chauvin, décédée aujourd’hui, a fait don de sa maison et du jardin à l’Union diaconale du Var avec le souhait que le lieu devienne une œuvre sociale. Un projet immobilier à 4,2 millions d’euros permettra dans la foulée la construction de 17 logements sociaux et de 22 appartements en pension de famille.
Le premier résident emménage à l’été 2019. «La spécificité, c’est que les habitants arrivent sans date de départ, pointe le coordinateur Nicolas Jeune. Cela peut être un tremplin, une pause pour se reconstruire, se remettre à flot.» Chacun vit en autonomie dans son logement et pour se retrouver, il y a une salle commune joliment décorée et une placette abritée. Ce sont les résidents qui ont eu l’idée de créer la terrasse et la tonnelle, car au hameau, les projets partent toujours de l’initiative des habitants, âgés de 18 mois à 76 ans. Il y a des repas collectifs, des cours de cuisine, une heure de marche, des cueillettes de fruits, des sorties à la médiathèque ou au théâtre, des expos… Une voiture et une laverie sont aussi mises à disposition en autogestion. «La mayonnaise a pris entre les différents habitants, se réjouit le bénévole Christian Petit. Le point positif, c’est de voir des personnes un peu perdues dans la vie changer ici, retrouver le goût de vivre et de la solidarité.»
«On n’est pas des Bisounours»
En six ans, le jardin s’est développé et sont aussi sortis de terre une serre, un abri, un poulailler. Les œufs sont vendus aux habitants et à l’extérieur : «Pendant le Covid, il y avait suffisamment de légumes. Des paniers de Saint-François sont descendus aux gens les plus nécessiteux de la ville, se souvient l’adjointe à l’habitat de Draguignan, Sylvie Francin. Derrière ce projet, ils ont su construire, au travers de ces actions, une histoire et des vies.»
Bien sûr, «on n’est pas dans le monde des Bisounours», concède la responsable Stéphanie Debras. C’est toujours l’assistante sociale qui dirige vers les pensions de famille, et les parcours sont souvent cabossés par l’addiction, l’isolement, la maladie psychique, la précarité. «Chaque personne vient avec son bagage, poursuit-elle. Le plus difficile à gérer, ce sont les addictions, on n’est pas utopistes mais on croit dans la force du collectif.»
En posant ses cartons au hameau, les habitants signent une charte. C’était en 2019 pour Carole, mère de famille qui occupe depuis un logement social. Elle se rend souvent au potager pour discuter, se lier d’amitié, et si elle a «du mal à supporter les addictions des uns et des autres», elle ne déménagerait pour rien au monde. «Sauf si je gagne au Loto, sourit-elle. La vie en communauté n’est pas toujours simple. Mais j’aime me sentir entourée de gens qui ont le cœur sur la main. C’est un concentré de vie.» Piero Sapu aussi était l’un des premiers locataires. Ce chanteur paye 374 euros par mois son T2 : «Ça a été parfois difficile, dit l’artiste, souvent en vadrouille pour sa carrière au sein du groupe les Garçons bouchers. Certains sont tellement fragiles qu’ils n’arrivaient pas à vivre avec un règlement, et pour ceux qui ont vécu dans la rue, c’est très difficile ne serait-ce que de re-rentrer dans un appartement, dormir dans un lit. Mais ces personnes ont une telle expertise de la misère qu’ils peuvent nous suggérer des solutions dans la construction d’un monde meilleur.»




