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Libération
Reportage

Au Liban, des coopératives pour se relever de la guerre

Au sud et à l’est du pays, les régions marginalisées subissent le coût économique de l’après-guerre. L’aide des ONG elle, tente de panser des plaies devenues béantes.

Fair Trade Lebanon (Fair Trade Lebanon )
ParArthur Sarradin
correspondant à Beyrouth
Publié le 06/11/2025 à 15h34, mis à jour le 07/11/2025 à 13h15

Agriculture, énergies renouvelables, réinsertion, logement, tiers-lieux… En France et à l’étranger, la finance solidaire accompagne des projets innovants et fédérateurs. Analyses, reportages, portraits, tribunes… Un dossier réalisé en partenariat avec Fair, collectif de la finance à impact social.

Dans le village de Kawkaba, au sud du Liban, on croirait lire des visages dans les entrelacs d’écorce qui sculptent les larges troncs d’oliviers. «Avec l’âge ils se creusent et se divisent, le plus ancien a 4500 ans», raconte non sans fierté Mira, qui travaille pour la municipalité. «Nous sommes à peine un millier ici, et toute la vie du village tourne autour de ces arbres. Les trois quarts des habitants vivent de l’agriculture, et la plupart de l’exploitation des olives.» La saison de la cueillette vient de commencer, et Mira s’inquiète déjà de la maigreur des fruits : la faute selon elle à la sécheresse… «et à la poussière des bombes, qui a étouffé les plants lors de la dernière guerre».

Car en réalité, Kawkaba, comme les villages alentour, peine encore à se relever du dernier affrontement entre Israël et le Hezbollah. Le bourg vivait jadis du tourisme religieux — les oliviers apparaissent dans les récits bibliques — mais désormais les pèlerins se font rares. Même la précieuse huile, fierté locale, est boudée à l’export… Le phosphore blanc lâché par Tel-Aviv a donné mauvaise presse au terroir du sud Liban : les analyses assurent que les arbres n’ont pas souffert, mais le soupçon, lui, s’accroche.

«Pourtant, 30 % de la production libanaise vient d’ici !» s’exclame Zaher Ghosn, qui travaille pour la fondation de bienfaisance El Khalil, très active dans la région de Hasbaya où plus d’un million d’oliviers couvrent les collines. «La guerre nous a même isolés des localités voisines : les bombes ont coupé par exemple la route du village Marjaayoun au sud.» L’homme hausse les épaules et reprend avec fatalisme. «Déjà de 1978 à 2000 nos villages ont connu l’occupation israélienne. Après la libération, l’Etat a déserté la région, et nous avons dû construire des communautés économiques autonomes pour nous en sortir.» Et de fait, en quelques décennies, les habitants ont su bâtir une économie locale qui leur permet encore aujourd’hui de survivre.

«Notre deuxième maison»

Un sauvetage, permis par le développement d’une forme d’économie sociale et solidaire, subventionnée par les ambassades européennes et des fondations. Celle de Zaher Ghosn collabore ainsi avec l’ONG Fair Trade Lebanon, qui multiplie les projets de coopératives dans le Sud et dans la plaine de la Békaa à l’est du pays, soutenant des centaines de fermiers fragilisés par la crise économique historique que traverse le Liban depuis 2019.

Plus au nord, là où le bourdonnement des drones israéliens a -enfin- cessé de peser sur la vallée, la coopérative de producteurs locaux de Mhaydthe tourne à plein régime. A l’entrée d’un dépôt, on y prépare la «mouné», ces conserves artisanales de produits locaux pour l’hiver. Des femmes épluchent les dernières grenades de la saison pour en faire la mélasse ; l’air est saturé d’effluves de tarator, pâte de sésame qui grille lentement dans l’arrière-cuisine. «C’est comme notre deuxième maison», sourit la cheikha Rabah, dont le mandil traditionnellement porté par les femmes druzes tombe sous le nez et lui dessine un regard bienveillant. «On est vingt-six femmes à travailler ici. Depuis qu’on a fondé la coopérative en 2003, on a pu redynamiser le village, éviter de dépenser l’essence pour aller chercher du travail ailleurs.» Elle se souvient du temps où elle faisait seule, chez elle, la confiture de figue, le sirop d’orange amère, la feuille de vigne en bocal… Depuis 2013, Fair Trade a accompagné la coopérative : plus de 60 % de la production est désormais exportée, notamment vers l’Europe et la France, sous les labels Terroir du Liban et Jana.

«Moderniser les pratiques agricoles»

Les soutiens à ces micro-initiatives locales sont avant tout matériels et logistiques ; la crise frappant le Liban n’ayant pas permis un développement plus poussé de ces localités loin de la capitale, déjà abandonnées de longue date par l’Etat central et dépendantes du clientélisme local. Carole, ingénieure agronome chez Fair Trade Lebanon, mène aussi des formations au cœur de l’action de Fair Trade Lebanon. «Par exemple, on essaie d’introduire la permaculture, de former à l’agriculture durable, d’utiliser les plantes natives… Moderniser les pratiques agricoles, surtout face à la monoculture très répandue au Liban et qui a appauvri les sols dans un pays déjà limité en superficie.»

Mais ici, la réforme se heurte toujours à l’urgence. Pendant la guerre, Fair Trade Lebanon a dû suspendre ses programmes pour distribuer des semences, des engrais, des colis alimentaires dans les villages bombardés… Dépendants du marché extérieur et de cette «république des ONG» qui s’est peu à peu substituée à l’Etat, les agriculteurs s’offrent une respiration dans l’économie sociale est solidaire, espérant malgré les risques des guerres, qu’un jour la politique s’intéresse à eux et que les fondations en tout genre n’aient plus à pallier au compte-goutte les défaillances structurelles d’un pays à bout de souffle.

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