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Libération
Reportage

Au Pays basque, des parcelles du désir

Dans les Pyrénées-Atlantiques, une foncière citoyenne permet à de jeunes exploitants, bios et en filière courte, de s’installer sans avoir à recourir à des investissements massifs.

Mattéo Villate, éleveur à Arraute-Charritte dans les Pyrénées-Atlantiques, le 16 octobre. (Marion VACCA/Libération)
Publié le 06/11/2025 à 19h06

Agriculture, énergies renouvelables, réinsertion, logement, tiers-lieux… En France et à l’étranger, la finance solidaire accompagne des projets innovants et fédérateurs. Analyses, reportages, portraits, tribunes… Un dossier réalisé en partenariat avec Fair, collectif de la finance à impact social.

Sur le chemin d’Arraute-Charritte (Pyrénées-Atlantiques), au cœur du Pays basque intérieur, la nature s’étend sur des kilomètres verdoyants. Sur son exploitation agricole, Mattéo Villatte circule entre ses poules qui picorent au sol et ses chèvres qui broutent tranquillement. A 25 ans, il élève 2000 poulets, des chèvres et des porcs, et donne ses ordres à son border collie qui bondit pour rassembler le troupeau. «Je ne viens pas d’une famille d’agriculteurs», dit-il, le regard accroché à la lumière dorée du matin. Mais depuis l’enfance, cet agriculteur «hors-cadre» rêvait de la ferme, en allant donner des coups de main chez les copains. Sans l’aide de Lurzaindia, foncière citoyenne qui rachète des terres pour les louer à long terme et à bas coût, son projet serait resté à l’état de rêve. «Les prix des terres sont fous», soupire-t-il, en caressant sa chienne qui multiplie les allers-retours auprès des chèvres.

Lurzaindia protège le foncier agricole du Pays basque grâce à l’épargne solidaire récoltée auprès de plus de 3500 citoyens. Les parcelles ainsi acquises échappent à la spéculation et sont confiées à des agriculteurs par des baux longue durée. La foncière permet à des agriculteurs, le plus souvent dans l’agriculture biologique, de s’installer sans avoir à produire des investissements massifs, ou à des paysans déjà installés de se renforcer.

Florence Metche, jeune agricultrice également «hors-cadre», a saisi cette opportunité dans le cadre de la section test. «J’ai eu beaucoup de chance d’obtenir des terres aussi près de chez moi», raconte-t-elle, en insistant sur les nombreuses circonstances favorables qui ont parsemé son parcours de reconversion. Lors d’un événement, elle a rencontré un épargnant solidaire de Lurzaindia. «Je suis propriétaire terrien», plaisantait-il. Mais pour la jeune agricultrice, le geste d’épargne s’est concrétisé et l’a émue. Florence Metche a commencé sa carrière dans le secteur du social puis a troqué les dossiers et les réunions pour les semis et les récoltes. Aujourd’hui, elle cultive du chanvre, des tournesols et du blé paysan. «J’ai choisi le chanvre parce qu’on peut tout utiliser dans cette plante, un peu comme on dit “tout est bon dans le cochon”», explique-t-elle dans un grand éclat de rire. Les graines, les fibres, l’huile… Tout trouve sa place dans sa production, qui s’inscrit dans une démarche durable et inventive.

Laboratoire de curiosités

Elle a lancé son exploitation après le plus dur de la crise sanitaire, qui avait donné un coup de boost sur «tout ce qui était local et durable». Si elle n’a pas bénéficié de ce levier fort, elle n’a cependant pas subi le contrecoup, lorsque la vague s’est affaiblie. «Beaucoup ont trop investi pour produire beaucoup mais ça n’a pas duré», remarque-t-elle, contente de ne pas faire partie de ces déçus.

Au sous-sol de sa grande maison basque, après bientôt trois ans de cultivation, elle achève de bâtir son nouvel atelier pour confectionner ses huiles cosmétiques à partir du chanvre récolté, aidée par la dotation jeune agriculteur (JDA). Mais cette aide financière a été source de doutes : «J’ai eu peur, confie Florence Metche. Pour être éligible à l’aide, il faut continuer son activité pendant plusieurs années, et j’avais peur que mon projet coule entre-temps.» Malgré tout, elle s’est lancée, portée par la confiance en ses idées et par l’envie de construire quelque chose de concret et durable.

Les étagères en bois ploient sous des flacons alignés, certains remplis d’huile végétale pure, d’autres agrémentés de gouttes d’huiles essentielles ou de plantes médicinales qu’elle fait pousser elle-même. Sur le plan de travail, des outils témoignent des essais récents. Elle montre chaque flacon de ses préparations avec passion et détaille les proportions et les bienfaits de chaque ingrédient. Au quotidien, elle ajuste, sent et répète à l’envi. Chaque geste est un apprentissage, chaque erreur un pas vers la réussite. L’atelier n’est pas seulement un lieu de production, c’est un laboratoire de curiosités où se mêlent savoir-faire, patience et imagination, un espace où sa reconversion prend forme.

Circuit court

Sur sa ferme, Mattéo Villatte partage le même souci d’autonomie. Après avoir commencé des études d’ingénieur à Toulouse, puis passé un BTS mécanique, il a pris la décision de lancer son activité en 2020. Pour pouvoir devenir chef d’exploitation, il lui fallait un diplôme agricole, alors en parallèle de son travail extérieur comme éboueur pour gagner de l’argent, il a passé un BTS Analyse conduite et stratégie de l’entreprise agricole. Grâce aux connaissances sur «la partie végétale, animale et une grosse partie de gestion», il est désormais aux commandes de son destin.

Des poussinières à l’abattage qu’il fait lui-même, il travaille seul, mais profite du cadre de la communauté de Lurzaindia. Ses produits de la ferme sont vendus en circuit court : «Vente directe, magasins, particuliers, grossistes, Amap», liste l’agriculteur. Tout cela s’inscrit dans une «vraie démarche collective : des gens d’ici placent leur argent pour que d’autres puissent vivre de la terre». Chaque journée passée sur son exploitation le rapproche de l’équilibre financier, même s’il n’est pas encore en mesure de se verser un salaire, son sourire ne le quitte pas : il se tient fièrement sur son terrain avec des envies plein la tête et ambitionne d’y construire une habitation et des étables.

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