Menu
Libération
Biographie

Blaise Cendrars : voyage au bout de mille vies

Une belle biographie détaille le parcours hors-norme de l’auteur franco-suisse.

Blaise Cendrars, au milieu des années 1930. (Jean Chamoux/Succession Cendrars)
Publié le 12/12/2025 à 12h19

Blaise Cendrars a parcouru tous les pays qu’il pouvait. En vrai. En imagination. En rêve. Un explorateur du possible. «Il a bourlingué plus souvent qu’à son tour». Bourlinguer, un mot inventé par ses soins. Rouler sa bosse. Au gré du vent. Au caprice des vagues. Et des étoiles. Il en a croisé des «stars», le «Cendrars». Des peintres : Delaunay, Chagall… Il aurait «influencé» les artistes Modigliani et Léger, «inspiré» les écrivains Miller et Dos Passos. Dans cette biographie joliment illustrée on suit ses exploits sous la plume de Benoit Heimermann.

Son bras amputé, qu’il perd à la guerre (14-18) lui inspire un de ses chefs-d’œuvre «la main coupée». «Comme Cervantès, émondé au plus fort de la bataille de Lépante, Blaise «sans bras» (dixit Jean Cocteau) se voit, dès le début de la grande guerre, dépossédé de son outil d’écrivain, dont il a affiné l’usage au terme d’un si long apprentissage. Avec lui, il aurait pu rapporter, témoigner, dénoncer. Sans lui, comment transcrire les résultats de ses observations ?» Il lui a donc fallu «réapprendre à écrire, verser d’un bord à l’autre de ses habitudes, retrouver son équilibre, de nouvelles et bonnes raisons de s’exprimer, changer de point d’appui, passer d’une rive à l’autre de ses instincts».

Dans J’ai tué, il écrit ce morceau de bravoure. «Me voici les nerfs tendus, les muscles bandés, prêt à bondir dans la réalité. J’ai bravé la torpille, le canon, les mines, le feu, les gaz, les mitrailleuses, toute la machinerie anonyme, systématique, démoniaque, aveugle. Je vais braver l’homme, mon semblable. Un singe. Œil pour œil. Dent pour dent […] Je lui porte un coup terrible. La tête est presque décollée. J’ai tué le boche. J’étais plus vif et plus rapide que lui. Plus direct. J’ai frappé le premier. J’ai le sens de la réalité, moi, poète. J’ai agi. J’ai tué. Comme celui qui veut vivre».

Blaise aime la vitesse, il roule vite, même avec un seul bras. Il voyage. «Cendrars est-il jamais resté à quai ? A-t-il une seule fois, de son propre chef, ralenti ou calmé ses ardeurs ? Déjà adolescent, il ne pensait qu’à déguerpir. Le plus vite et le plus loin possible. Moscou, New York sinon rien», détaille l’auteur. Avec tous les moyens de transport possibles. Les bateaux, les trains, les automobiles, les avions, «qui, ensemble, ont traversé ses récits et accéléré sa cadence à une époque où tous ces engins associaient encore les notions de rêve et de progrès».

Ce qui fascine, chez le bonhomme, outre son aptitude à parcourir la terre, c’est sa facilité à voguer de métier en occupations. «Commis horloger à Saint-Pétersbourg, clochard céleste à New York, apprenti médecin en Suisse, apiculteur près de Meaux, comédien à Bruxelles, éditeur à Paris, soldat volontaire, maréchal-ferrant, facteur de piano, équarrisseur…»

Cendras, écrit l’auteur, revendiquait plus d’un talent. Le concernant, impossible d’imaginer une ligne de vie rectiligne. C’est au contraire, à grand renfort de zigzags que son existence s’est déroulée. Et enrichie. On l’a lu. On le croit.

Blaise Cendrars : Le démon du voyage, de Benoît Heimermann, éditions Paulsen. 202 pages, 39,90 euros.
Pour aller plus loin :

Dans la même rubrique