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Libération
Reportage

Dans la Loire, «une excuse pour que les gens se rencontrent»

Deux projets de tiers-lieux, l’un aux ambitions sociales, l’autre axé sur l’héritage de l’industrie textile, misent sur le vivre et le faire ensemble.

Le tiers-lieu Le Cèdre, à Pélussin (Loire). Le bâtiment classé, qui déploie ses 2000 m2 sur trois étages, accueillait jadis une école privée, un parc et un verger. (DR)
ParMaïté Darnault
correspondante à Lyon
Publié le 08/11/2025 à 19h31

Agriculture, énergies renouvelables, réinsertion, logement, tiers-lieux… En France et à l’étranger, la finance solidaire accompagne des projets innovants et fédérateurs. Analyses, reportages, portraits, tribunes… Un dossier réalisé en partenariat avec Fair, collectif de la finance à impact social.

Planté en son centre, le cèdre majestueux veille sur le terrain de 7000 m2, bordé d’une longue bâtisse en brique et pierres ocre. C’est le nom du bel arbre, parmi une centaine de propositions, qui a été retenu pour baptiser le futur tiers-lieu de Pélussin, dans la Loire. A l’issue des travaux, il ouvrira début 2027 au cœur de cette petite ville de 3700 habitants qui s’étale sur un flanc du massif du Pilat. Le bâtiment classé, qui déploie ses 2000 m2 sur trois étages, accueillait jadis une école privée, un parc et un verger.

Alors que «l’ancienne équipe municipale avait plutôt pour projet d’en faire des logements, avec un peu de salles associatives, et prévoyait de transformer les jardins en lotissement car les terrains sont constructibles», la liste citoyenne qui a remporté les élections de 2020 a jugé cette perspective «vraiment dommage», retrace Marie Bonnevialle, adjointe aux finances et à la transition écologique du maire divers gauche de Pélussin.

Les nouveaux élus ont alors considéré que ce site patrimonial, où plusieurs générations d’habitants ont été scolarisées, «méritait un débat plus démocratique, une façon de se construire plus en concertation avec la population». Ils décident donc de «l’ouvrir, le faire visiter, organiser des ateliers participatifs, informer sur ce qui pourrait être fait ou non». Et «après plusieurs années de rencontres avec les associations et les habitants, on a convergé petit à petit», résume Marie Bonnevialle.

«Tirés au sort sur le cadastre»

Il a ainsi été décidé de partager le lieu en cinq pôles. L’un artistique et culturel, qui occupera le premier étage, où les anciens tableaux noirs vont céder la place à l’école de musique, des compagnies locales de danse et de théâtre. L’espace de vie social, l’équivalent d’une maison de quartier, partagera au demi-palier supérieur ses salles avec les associations sportives et de loisirs, pour brasser des «publics qui ne se croisent pas», explique Pauline Delôme, chargée de projet à la mairie de Pélussin.

Le deuxième étage sera dévolu à un espace de coworking aux tarifs accessibles, dans cette commune située au carrefour des bassins d’emploi de Saint-Etienne, Lyon, Roussillon et Annonay. Les deux derniers pôles sont extérieurs au bâtiment principal : l’espace vert, «un jardin traversant replanté, pour conserver un poumon vert», précise Pauline Delôme. Enfin, l’ancienne maison des religieux qui patronnaient l’école va être transformée en une quinzaine de logements sociaux portés par Néma Lové.

En s’associant à des créanciers et des acteurs de la finance solidaire, cette coopérative immobilière à but non lucratif se consacre à l’hébergement et à l’insertion de publics fragiles. «Dans le bourg, il n’y a pas d’offre de logements de petite taille et 19% de la population vit sous le seuil de pauvreté, explique la chargée de projet. Mais ces personnes sont totalement invisibles, avec un taux de non-recours aux droits sociaux important.»

D’un coût total de 5,5 millions d’euros, dont près de 3 millions d’euros abondés par la mairie, le tiers-lieu s’appuie sur un groupe de pilotage mixte – des élus, des responsables associatifs et des habitants. Certains sont volontaires mais d’autres ont été «tirés au sort sur le cadastre, ça a permis d’aller chercher des gens sans intérêt particulier dans le projet, c’est un point de vue intéressant», salue Marie Bonnevialle.

Fruit de cette gouvernance partagée, un chantier participatif a eu lieu à la Toussaint pour vider les derniers bureaux d’écoliers et récupérer des matériaux dans la bâtisse, avant le démarrage de sa rénovation en janvier. Si l’idée bouscule les habitudes dans ce milieu rural, c’est pourtant bien «aux usagers de faire tiers-lieu», souhaite l’élue : «On essaie de leur dire, sans leur faire peur, que ce lieu doit être autogéré, même si la commune continue à financer les coûts fixes et subventionner les associations.»

Matériauthèque en autogestion

Tenir coûte que coûte, malgré un budget qui menace de rétrécir en 2026 : c’est le leitmotiv d’un autre tiers-lieu, situé à Doizieux, à 15 kilomètres de Pélussin, dans les hauteurs de la vallée du Dorlay. Autrefois haut lieu du moulinage de fil et de tresse dans le Pilat, le village de 870 habitants accueille depuis l’été 2024, là aussi dans une ancienne école religieuse, la Turbine créative, héritière de la tradition textile locale.

Créé en 2020 pour mutualiser des équipements et des locaux, et développer la formation, cet espace tient autant de l’atelier grand public que du laboratoire pour les professionnels des métiers d’art, en favorisant à la fois la pratique amateur et l’installation d’artisans. On y trouve une salle de couture avec sa matériauthèque en autogestion et sa mercerie solidaire qui fonctionnent sur dons, un cabinet équipé de cuves et de plonges pour réaliser de la teinture végétale, une pièce peuplée de métiers à tisser et de cadres à tuftage, cette technique qui permet de faire des tapis.

«Notre idée, c’est la souplesse, souligne sa codirectrice Sandrine Micollet. On reste à l’écoute, le tiers-lieu doit être mouvant et adaptable, même si les valeurs restent les mêmes.» A savoir, l’envie d’expérimenter des créations, de nouer des échanges entre les différents publics, de valoriser les ressources du territoire et de favoriser la réparation et la récupération. «Au bout du bout, avoir des machines, c’est une excuse pour que les gens se croisent et se rencontrent», sourit la responsable.

«Je voulais éviter de m’isoler dans mon atelier, c’est essentiel d’être dans une dynamique collective, d’avoir une vie participative, témoigne Stefano Rega, tapissier d’ameublement, qui loue son espace de travail à l’association porteuse de la Turbine créative. Et ça me rapporte, car on organise des événements qui donnent de la visibilité à notre travail.»

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