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Reportage

Dans la vallée du Champsaur, le Drac reprend son cours

Après des années d’extraction de matériaux pour le BTP, la rivière s’était réduite en un chenal étroit. Sa réhabilitation depuis  2013 est un succès avec des résultats spectaculaires sur la faune.

Le Drac à Saint-Bonnet-en-Champsaur (Hautes-Alpes), le 4 décembre. En 2013 et 2014, a eu lieu une campagne massive de restauration du lit de la rivière. (Pablo Chignard/Libération)
ParFrançois Carrel
envoyé spécial à Saint-Bonnet-en-Champsaur (Hautes-Alpes)
photo Pablo Chignard
Publié le 20/12/2025 à 7h09, mis à jour le 12/01/2026 à 11h41

Restauration des rivières, protection des nappes phréatiques ou des zones humides, lutte contre l’érosion… En partenariat avec l’Office français de la biodiversité, retour sur quelques initiatives pour préserver la nature.

Au fond de la vallée alpine du Champsaur coule le Drac. Connue pour son caractère impétueux, cette rivière torrentielle, dont le nom signifie «dragon» en occitan, roule ses eaux sombres depuis les montagnes et glaciers du massif des Ecrins jusqu’en basse vallée de Grenoble, où elle se jette dans l’Isère. Au cœur du bocage du Champsaur, bucolique et très habité, le Drac, apaisé, étend son lit sur plus de 100 mètres de large, se divisant en de nombreux bras qui serpentent entre des bancs de galets et de sable. «Regardez, là on a de l’espace, on respire… On a libéré le dragon !» Bertrand Breilh a de quoi se réjouir : à la tête de la Communauté locale de l’eau du Drac amont (Cleda), structure publique de gestion de la ressource en eau et des milieux aquatiques du bassin-versant du Drac amont (à cheval sur les départements des Hautes-Alpes et de l’Isère), il a mené ici en 2013 et 2014, avec succès, une campagne inédite et massive de restauration du lit de la rivière.

Il y a dix ans, la situation du Drac était critique dans le Champsaur : menaces d’effondrement de digues et de crues ravageuses, biodiversité en chute libre. A force d’extraire des matériaux du lit de la rivière pour le secteur du bâtiment et des travaux publics, l’homme avait brisé son équilibre naturel. Le lit du Drac s’était réduit drastiquement en largeur et s’enfonçait de plus en plus profondément dans une couche d’argile souterraine qui n’était plus protégée par les galets. «Même lors des crues saisonnières, le Drac n’arrivait plus à sortir de son lit qui devenait un chenal étroit et profond», raconte Bertrand Breilh.

Référence pour les scientifiques

Le Cleda a saisi le dragon par les cornes : en parallèle de l’interdiction stricte de tout nouveau prélèvement de matériaux, il a engagé de l’automne 2013 au printemps 2014 des dizaines d’engins de terrassement, une noria de camions et une centaine d’ouvriers pour remodeler le lit de la rivière et lui rendre sa configuration originelle, sur 4 kilomètres de long. 26 hectares de berges qui avaient été colonisés par la forêt ont été déboisés puis terrassés, 800 000 tonnes de cailloux et de gravier ont été déplacés pour combler le chenal. En quelques mois, le lit du Drac a retrouvé sa largeur et cessé de s’enfoncer dans le sol. «Un chantier emblématique, confirme Gabriel Melun, à la direction de la recherche de l’Office français de la biodiversité (OFB). Très peu d’opérations de réhabilitation d’un cours d’eau d’une telle ampleur ont été réalisées dans le pays.» Elle fait aujourd’hui référence pour les scientifiques.

Labyrinthe aquatique

Sur cette portion du Champsaur où la pente est faible, le Drac est en voie de retrouver son caractère de cours d’eau «en tresse», se divisant en canaux entrecroisés entre des îles de galet, de graviers et sables qui changent régulièrement de taille et d’emplacement. Ce labyrinthe aquatique sculpte le lit de la rivière sur toute sa largeur, de façon dynamique et mouvante, il ralentit le transport par le courant des sédiments arrachés à la montagne par les torrents en amont et est capable d’encaisser les crues et d’atténuer leur puissance dévastatrice. Le Drac restauré est par ailleurs redevenu, en quelques années seulement, source de vie : sur ses rives, petits arbres - saules, boulots, peupliers - et arbustes ont formé de nouveau un couvert caractéristique, la ripisylve, indispensable à la bonne santé de la rivière. Les ruisseaux affluents sont redevenus accessibles aux poissons et au cœur de cet écosystème, mares et adoux, ces ruisseaux issus de la nappe souterraine qui s’écoulent à proximité du lit, ont fait leur retour.

Les résultats sont spectaculaires sur la faune. Quatre espèces de poissons sont revenues, en nombre : la truite fario, qui affectionne les adoux et les berges où elle trouve ses frayères, ces zones calmes propices à sa reproduction, mais aussi le blageon, le goujon et le chabot. Idem pour les oiseaux, avec le retour du petit gravelot et du chevalier guignette qui se nourrissent dans les gravières, du cincle plongeur, de la bergeronnette des ruisseaux ou du martin-pêcheur, au superbe plumage bleu-vert et roux, sans parler des insectes, invertébrés et amphibiens…

Les habitants et visiteurs du Champsaur bénéficient évidemment de ce renouveau naturel : la voie douce aménagée sur la rive droite du Drac réhabilité est très fréquentée, la nappe s’est rechargée et la qualité de ses eaux, de nouveau filtrées, s’est améliorée : «La dimension sociétale de cette réhabilitation du Drac doit être défendue, insiste Bertrand Breilh, les effets induits pour l’homme sont majeurs.»

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