Restauration des rivières, protection des nappes phréatiques ou des zones humides, lutte contre l’érosion… En partenariat avec l’Office français de la biodiversité, retour sur quelques initiatives pour préserver la nature.
«Là, regardez, un nid de truites de mer !» On écarquille les yeux, à tenter de percevoir dans l’onde de la rivière ce que voit le chargé d’études de l’Agence de l’eau Artois-Picardie, heureux comme un enfant de sa trouvaille. Soudain une ombre vive remonte le courant. «Ce sont les mâles qui chassent, pour s’accoupler, explique Benoît Blazejewski. La femelle va se mettre sur le flanc, et battre de la queue pour monter un dôme de cailloux : la fécondation se fait en une fraction de seconde dans l’eau quand le mâle lâche sa laitance. Elle va gratter les cailloux pour recouvrir les œufs.» Le nid est comme des lasagnes, couches alternées de graviers et d’œufs, avec l’eau qui passe dans les interstices, pour apporter l’oxygène nécessaire. L’habituel de la vie aquatique, mais un petit miracle, en fait, en ce lieu-dit du gué d’Audenfort.
Depuis les travaux, 800 mètres cubes de béton enlevés d’une ancienne pisciculture laissée à l’abandon, au pied d’un moulin, la rivière de la Hem a repris ses aises, et les truites de mer la remontent pour leur ponte en eau douce. «La rivière était contenue dans un canal avec des bassins, elle a retrouvé sa liberté et ses fonctions naturelles», constate Stéphane Jourdan, expert de l’Agence de l’eau Artois-Picardie. Le projet est global, et enlève peu à peu les différentes entraves qui étranglent la Hem. Trente-trois kilomètres de gagnés, depuis 2015, quand la décision a été prise de restaurer le corridor écologique de la rivière, énumèrent les deux employés de l’Agence de l’eau. Et la présence des espèces animales et végétales progresse – l’Office français de la biodiversité la mesure dans un site témoin, à Tournehem-sur-Hem.
«N’allez pas dire qu’on enlève les moulins», s’inquiètent-ils en chœur, en ce jeudi de décembre. Ils sont accompagnés d’Elodie Maurice, du Parc naturel régional des caps et marais d’Opale, leur alliée dans la renaturation de la Hem et de ses abords. Car c’est souvent le raccourci qui est fait de leur action : en fait, l’ancien moulin à farine est toujours là, en inactivité depuis belle lurette, devenu un gîte. Mais il avait gardé son barrage, que ne passaient pas les poissons migrateurs. Le détournement de la rivière avait été fait de main d’homme. Son lit normal, en fond de vallée, avait été remblayé, pour la percher sur les coteaux, lui faire gagner de la hauteur, avoir une chute d’eau, et faire tourner la roue du moulin.
«C’est comme une baignoire et une douche»
Les travaux de restauration de la continuité écologique, avec l’achat du terrain, ont coûté 200 000 euros, dont 115 000 euros venant de l’Agence de l’eau. Un autre bras a été creusé, au tracé plus naturel, avec des méandres doux. Les saules tortueux aux branches tordues ou taillés en boule, façon têtard, poussent sur les berges. Un héron s’envole, lourd et gracieux. La cascade est toujours là, mais le barrage a été enlevé, qui retenait les cailloux dont une rivière en bonne santé a besoin. Car, oui, on les sous-estime, ces graviers qui roulent sous les pieds, «ils sont comme les fondations d’une maison», résume Elodie Maurice. Sans eux, le lit de la Hem se creuserait, et se remplirait de vase. Pris dans les tourbillons du courant, ils servent à épurer et à oxygéner l’eau. Les batraciens apprécient, les éphémères et les libellules aussi. Comme la calopteryx splendens, aux ailes teintées de bleu, qui revient dès que la zone humide est restaurée.
Des mares ont été creusées, réservoirs naturels d’eau, qui contiennent les surplus des crues, et rechargent les nappes phréatiques l’été, quand elles sont fragilisées par les sécheresses. Car une rivière vivante n’est pas sage, elle déborde de son lit mineur pour prendre son lit majeur, souvent contenu par l’homme. Elle a besoin de raviner les berges pour se ralentir, se charger en gravier et retrouver son équilibre. «On a oublié où étaient les fonds de vallée naturels, là où sont normalement les cours d’eau, et on les a construits», constate Stéphane Jourdan.
Quand les pluviométries sont excessives, comme il y a deux ans dans le Pas-de-Calais, les inondations envahissent tout. Souvent, les riverains s’inquiètent de la disparition des barrages, qui, ont-ils le sentiment, régulent la rivière aux abords des moulins. «En fait, c’est comme une baignoire et une douche : le barrage, c’est la baignoire. Quand elle est pleine, elle déborde. Alors qu’avec la douche, même si vous ouvrez le robinet à fond, la bonde évacue l’eau», image le spécialiste. Il vaut mieux laisser la rivière faire, s’étendre si elle en a besoin, et remplir les mares.
Gestion des crues, oxygénation de l’eau, retour de la biodiversité, autant de services rendus par une rivière vivante, sous-estimés par l’homme, souligne-t-il. Ils sont pourtant gratuits et essentiels.




