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Climat Libé Tour Marseille

Dans les Bouches-du-Rhône, le partage de l’eau en temps de sécheresse

La raréfaction de l’eau impose un arbitrage douloureux. En période de sécheresse, qui passe avant : les arrosages, les usines ou les vergers ? Dans les Bouches-du-Rhône, c’est la préfecture qui tranche.

A Marseille. (Matthieu Colin/Hemis. AFP)
Par
Badra Kebaili, Elinor Liardet, Inès Painvin, Tardif Lauralie et Romane Marceau
étudiantes en master journalisme à Science Po Aix et à l’EJCAM Marseille
Publié le 23/12/2025 à 6h59

Dans le cadre de l’étape marseillaise du Climat Libé Tour, le 10 octobre 2025, des étudiants en master journalisme à Science Po Aix et à l’EJCAM Marseille ont travaillé en partenariat avec l’Office français de la biodiversité et le service data de Libération. Nous publions aujourd’hui leurs articles.

L’été 2025 s’est hissé au troisième rang des plus chauds depuis 1900, avec une température moyenne de 22,2 °C sur l’ensemble du territoire nationale, selon Météo-France. Dans les Bouches-du-Rhône, la chaleur s’est installée tôt et durablement, jusqu’à faire baisser le niveau des cours d’eau. Face à cette situation, la préfecture des Bouches-du-Rhône a pris, le 29 juillet 2025, un arrêté sécheresse imposant des restrictions. Limitation des arrosages, réduction de l’irrigation agricole, encadrement des usages industriels : l’eau se fait rare. La question revient, chaque été un peu plus pressante : qui a la priorité ?

Les habitants d’abord

En cas de sécheresse, la loi est claire : les besoins vitaux passent avant tout. Les exigences de santé, de salubrité et de sécurité sont prioritaires. Dans les Bouches-du-Rhône, depuis l’arrêté de juillet 2025, chaque commune adapte ses restrictions. Certaines zones, comme celles d’Aix-en-Provence ou de l’étang de Berre, ont vu leurs usages fortement encadrés ; d’autres bénéficient encore de marges limitées.

Les particuliers sont considérés comme des « usagers prioritaires » selon le droit de l’environnement. Mais priorité ne veut pas dire liberté totale : arrosages interdits en journée, piscines en pause, pression réduite dans certains quartiers. En période de sécheresse, l’eau doit être réservée à la satisfaction des « usages essentiels ».

Et les autres ?

Plus bas dans la hiérarchie des priorités, les agriculteurs, les industriels et les collectivités territoriales composent avec les restrictions. Le ministère de la Transition écologique prévoit une échelle stricte. Selon le niveau de gravité, les usages économiques trinquent : irrigation au compte-gouttes, pompages limités, arrêts imposés. Cédric Ropars, chef de service adjoint du service départemental des Bouches-du-Rhône , rappelle que la priorisation de l’eau ne doit pas être abordée par le « biais de l’usage ». Il faudrait plutôt la traiter en fonction de l’origine de l’eau. Autrement dit, les agriculteurs n’ont pas les mêmes ressources hydriques que les collectivités territoriales et les entreprises. Un constat que complète Bernard Mounier, président de la coordination Eau Bien Commun PACA : les agriculteurs peuvent disposer d’autorisations de forage qui les placent sous l’autorité des arrêtés sécheresse.

Les collectivités territoriales, elles, ne sont pas épargnées. Adieu les fontaines et les hippodromes verdoyants. En temps de crise, elles se doivent de garantir d’abord les besoins de leurs habitants. Mais sur un territoire où l’été rime avec tourisme, l’équilibre entre économie et écologie reste précaire.

La loi se heurte à la soif des usagers Malgré les arrêtés, les prélèvements d’eau sauvages continuent de pomper là où elle se fait rare. Les réseaux d’approvisionnement en eau doivent être déclarés, mais la tentation de contourner la loi reste forte, et il demeure difficile de mesurer l’ampleur de ces comportements illégaux sans contrôle. « Il y a de grosses difficultés à connaître, en particulier, les prélèvements agricolese », confirme Bernard Mounier.

Pour y remédier, la police de l’environnement de l’Office français de la biodiversité intensifie les contrôles au cours de ces périodes. Les contrevenants s’exposent à 1 500 euros d’amende, à des arrêtés de suspension, voire, en cas de récidive, à deux ans de prison et 100 000 euros d’amende.

Sur le terrain, la distinction entre usages essentiels et abusifs reste floue, surtout lorsque certaines communes justifient leurs prélèvements par l’attractivité touristique ou la survie économique. Selon Bernard Mounier, il existe un manque de transparence : «Les préfets ne donnent jamais la liste des contrôles de forages qui ont été réalisés. Ils sont très faibles, très peu nombreux, et les agents vont aux endroits où c’est le plus facile.»

Dans les Bouches-du-Rhône, les négociations autour de l’eau ne sont pas prêtes de se tarir.

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