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De Manosque à Sedan, dix quartiers parés pour changer

Les lauréats de la consultation Quartiers de demain, pensée comme un laboratoire d’expérimentation architecturale, urbaine et paysagère, ont été annoncés ce 2 décembre. De Corbeil-Essonnes, à Colmar, Pessac ou Caen, dix quartiers attendent désormais leur transformation.

Pendant des années, avant l’arrivée du tram, le quartier Grâce de Dieu est resté enclavé avant que des programmes de destructions et rénovations ne le métamorphosent dans les années 2000. (Maxence Rifflet)
Publié le 02/12/2025 à 11h13, mis à jour le 02/12/2025 à 13h13

Comment réconcilier métropoles et campagnes, périphéries et centres-villes, écologie et habitat ? Plongée, en partenariat avec Popsu (la Plateforme d’observation des projets et stratégies urbaines) dans les initiatives qui améliorent les politiques urbaines.

Trente projets, dix lauréats et dix quartiers à transformer. Demain s’ouvre à la Cité de l’architecture et du patrimoine, à Paris, une exposition présentant les projets des équipes sélectionnées pour le programme Quartiers de demain, qui a reçu près de 500 candidatures. Les maquettes et photos présentés, par la diversité des bâtiments, des situations et des échelles qu’elles représentent, rappellent que les quartiers prioritaires de la politique de la ville (QPV) sont loin de se résumer à des barres HLM de banlieue. Ce sont aussi des centres bourgs en zones rurales ou des sites en partie dédiés aux loisirs, comme dans le quartier de la Ponsonne, à Manosque.

Mais tous ont en commun la nécessité d’un changement. Dégradés, paupérisés, ils appellent depuis des années des transformations fortes. Trente équipes d’architectes, de paysagistes et d’urbanistes s’y activent depuis ce printemps. De la restauration écologique d’un cours d’eau et d’un parc à la transformation d’une chaufferie en centre culturel, les projets lauréats (présentés dans ce supplément) séduisent par l’expertise et l’engagement de leurs équipes, souvent rompues à l’exercice de la réhabilitation et d’une architecture frugale.

Consultation internationale

Programme interministériel piloté par le groupement d’intérêt public Epau (Europe des projets architecturaux et urbains), Quartiers de demain traduit un vœu présidentiel. «Il nous faut inventer de nouvelles cités radieuses. […] On se sent respecté quand on vit au milieu du beau, parce que la République a considéré qu’on avait droit à ce qu’il y a de plus beau», lançait le chef de l’Etat lors d’un déplacement à Marseille, en juin 2023. Dans la foulée, le GIP Epau, cheville ouvrière de l’opération, se met au travail, et orchestre une consultation internationale proposant dix sites à la transformation. Tous sont implantés dans des quartiers prioritaires de la politique de la ville. Ils s’inscrivent dans des réflexions parfois dans l’impasse («Cela fait vingt ans que l’on se demande, avec les habitants, que faire avec ce lieu que les Colmariens appellent le champ», explique ainsi la première adjointe au maire de Colmar), mais malgré tout déjà avancées, et surtout soutenables.

Car Quartiers de demain ne finance pas la réalisation des projets : il n’apporte «que» 450 000 euros sur chaque site, pour couvrir l’étape de conception de trois équipes de maîtrise d’œuvre en compétition pour chacun des dix QPV. De la «poudre aux yeux»? Certains détracteurs du programme voient dans cette consultation un coup de com, alors que les QPV ont besoin de financements. Le 13 novembre, plusieurs associations d’élus dénonçaient dans un communiqué joint la baisse des crédits alloués à certaines politiques de la ville dans le projet de budget 2026, dans un contexte de dégradation de la situation dans les quartiers.

Alors, pourquoi une grande consultation internationale et compétitive pour seulement dix quartiers, quand ils sont plus de 1 600 (dont 1 362 en métropole) à avoir un besoin urgent, massif, d’ingénierie et de financements ? «Il est urgent de bien faire les choses, défend Jean-Baptiste Marie, directeur général du GIP Epau, qui soutient la dimension «laboratoire» de l’initiative. «L’expérimentation permet de pousser au maximum le curseur de l’innovation sur des projets pensés comme des démonstrateurs. D’abord on expérimente, après on déploie les nouveaux modes de faire sur d’autres territoires»

Au Mans, l’agence Raum404 prévoit ainsi de créer une coopérative d’habitants pour réinvestir un vieil immeuble vétuste, et réemploie les matériaux et éléments constructifs des bâtiments démolis. A Coulommiers, l’architecte Cathrin Trebeljahr inscrit une dimension évolutive dans les plans d’une cité éducative. A Marseille, au Petit Séminaire, l’agence AMT propose de partir d’une trame verte en devenir pour repenser la mobilité et l’usage des espaces publics…

Matériaux bio et géosourcés

Autant de projets enthousiasmants et vertueux. Bien sûr, nombre d’architectes et d’acteurs de la ville n’ont pas attendu Quartiers de demain pour travailler à améliorer les conditions de vie des habitants, pour pratiquer le réemploi ou pour développer la participation citoyenne − cette dernière question, d’ailleurs, «agite la politique de la ville depuis ses débuts, il y a une cinquantaine d’années», observe l’architecte Amandine Romanet, du Comité d’histoire de la politique de la ville. A la Cité de l’architecture et du patrimoine, une fresque en témoigne, qui rappelle des projets emblématiques de la rénovation urbaine de ces dernières décennies, depuis la cité Rotterdam à Strasbourg, par Eugène Beaudouin, à la rénovation du centre-ville d’Ivry-sur-Seine avec ses terrasses arborées conçues par Renée Gailhoustet, ou plus récemment à la réhabilitation à Tourcoing de trente petites maisons menacées de destruction, avec l’architecture participative de l’agence Construire.

Mais la dimension expérimentale de Quartiers de demain a l’avantage de lever les contraintes réglementaires classiques. Qu’il s’agisse de l’usage de matériaux bio et géosourcés ou de systèmes de ventilation. Des centaines d’Atex, ces «Appréciations techniques d’expérimentation» qui permettent d’évaluer des produits ou des procédés innovants (et qui conditionnent l’assurabilité d’un bâtiment), ont été déposées dans le cadre de ces dix projets, précise le directeur du GIP Epau. Un indice de l’inventivité technique déployée, et d’une certaine liberté d’action.

Participation citoyenne

Pour chaque site, un jury citoyen composé d’une vingtaine de personnes tirées au sort ou nommées ont rencontré les candidats, fait des propositions, et participé à la désignation de l’équipe gagnante (avec deux voix sur une vingtaine, réparties entre la collectivité, l’Etat, et des personnalités qualifiées). «Je ne dirais pas que tout le monde est à égalité, ce serait faux, mais la solution n’est pas donnée d’avance», salue Hélène Fernandez, directrice de l’architecture au ministère de la Culture. De quoi permettre, peut-être, une appropriation plus grande de ces moments de transformation urbaine souvent racontés de façon très technique, à grand renfort de chiffres et de règlements.

Aujourd’hui, avec l’annonce des lauréats et l’exposition des projets, «c’est une première phase qui s’achève, nous sommes au milieu du gué», juge Hélène Fernandez. Sur le terrain, les acteurs rencontrés partagent le constat : citoyens, élus et maîtres d’œuvre espèrent désormais voir les budgets des travaux débloqués et les chantiers débuter. N’est-ce pas l’un des intérêts de l’architecture, que de matérialiser la pensée ?

En attendant, l’existant est immortalisé par l’image, avec une commande publique lancée en partenariat avec la BNF. A la Cité de l’architecture et du patrimoine, les clichés de dix photographes, qui ont travaillé plusieurs semaines en immersion, sont exposés au côté des maquettes (ces photos illustrent le supplément). Une façon, pour Héloïse Conesa, cheffe du service de la photographie à la bibliothèque nationale, «de redonner une part sensible et une forme de complexité à ces quartiers, quand d’autres représentations politiques ou médiatiques pourraient être stigmatisantes», mais aussi de rattacher ces espaces à une vision plus collective du territoire.

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