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Rencontre

«Donner un visage à ceux qui traversent la mer»

La photographe Camille Martin Juan, bénévole pour SOS Méditerranée à Marseille, a embarqué à l’automne 2022. Elle raconte.

Trois femmes originaires de Syrie et du Liban à bord de l'«Ocean Viking» au lendemain de leur sauvetage, après avoir fui la Libye, le 11 octobre 2024. (Camille Martin Juan/SOS Méditerranée)
Publié le 20/11/2025 à 1h55

Depuis sa création en 2015, l’association de sauvetage en mer a sauvé la vie à plus de 42 000 exilés en détresse. Témoignages, reportages et rencontres à l’occasion de leur soirée « L’Escale Solidaire » au Châtelet le 1er décembre.

«Personne ne devrait mourir en mer. C’est d’abord cette conviction, alliée à mon amour profond pour la Méditerranée, qui m’a poussée à m’engager. Dans un premier temps j’ai été bénévole pour SOS Méditerranée à terre, à Marseille, en tant que photographe et vidéaste, puis j’ai embarqué à l’automne 2022 pour une mission qui m’a profondément marquée.

Le premier sauvetage a eu lieu de nuit, on n’y voyait pas grand-chose. On avait identifié le bateau, on s’en rapprochait, mais jusqu’au dernier moment, on ne distinguait toujours rien, jusqu’à ce qu’on arrive vraiment tout contre le bateau. Soudain, je me suis retrouvée nez à nez avec une fillette de 4 ou 5 ans, que j’ai éclairée de ma lampe torche. Elle m’a souri, et m’a fait coucou de la main. Je me souviens de son regard très enfantin. C’était une petite fille, face à moi, qui me faisait confiance ; c’était sidérant de normalité. A ce moment là, j’étais encore photographe. Tant que personne n’est en danger, tant que l’embarcation ne prend pas l’eau, je reste photographe. Je suis là pour ça.

Après ce sauvetage, nous avons dû naviguer durant trois semaines en quête d’un port d’accueil, avec 234 rescapés à bord, dont de nombreux malades et blessés, suite au refus des autorités italiennes d’accueillir le bateau. Depuis, j’ai embarqué pour plusieurs missions, parfois critiques. A bord, il y a de longs temps d’attente et de calme : pendant des jours entiers, on cherche, on patrouille, on scrute la mer avec des jumelles. Et puis, d’un coup, on reçoit une alerte ou on repère une embarcation en détresse. Alors, tout s’accélère. Il faut être prêt en 5 minutes. En réalité, il faut toujours être prêt, alors mes batteries sont chargées, mon sac est fait, pour pouvoir sauter dans un canot pneumatique.

Une fois que les rescapés sont à bord, en sécurité, on respecte ce qu’on appelle la «golden hour» : on les laisse tranquilles pour qu’ils puissent se reposer un peu. Par la suite, je vais à leur rencontre avec mon appareil, mais sans filmer, sans photographier, simplement pour qu’ils puissent m’identifier comme témoin. Souvent, nous mettons plusieurs jours à rejoindre un port, ce qui permet de construire une relation. La plupart du temps, je constate que les rescapés ont envie d’être photographiés : ils connaissent le pouvoir des images.

Quand on aborde la thématique de l’exil, l’accumulation de chiffres et de données peut effacer la réalité des choses. C’est pourquoi je veux donner un visage à ceux qui traversent la mer. Mettre des images sur la migration permet de mieux comprendre ce qui se passe, d’humaniser les statistiques, de créer un mouvement dans l’opinion. On réduit souvent les exilés à des victimes, et bien sûr, il y a beaucoup de souffrance dans leurs parcours. Mais j’observe aussi de la fierté dans les regards des rescapés que je croise, et de la satisfaction de s’en être sorti. Ce ne sont pas des gens qui se laissent porter, ce sont des combattants. C’est cette force que je veux montrer.»

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