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Enquête

Ecologie et localité : comment repartir en bas de l’échec

A l’échelle nationale, mouvements sociaux et enjeux climatiques font écho à un sentiment de crise démocratique. Dans ce contexte, certaines communautés locales, comme à Rouen et à Malaunay, expérimentent des dispositifs de participation citoyenne afin d’associer les habitants aux décisions sur la transition écologique et l’aménagement du territoire.

Manifestation Youth for Climate à Paris, le 25 mars 2022. (Marie Rouge/Libération)
Publié le 29/09/2025 à 23h01

Un automne après l’autre, on s’habitue à deux phénomènes nouveaux qui marquent le mois de septembre. D’un côté, le dérèglement climatique offre des étés indiens et maintient le mercure à des températures caniculaires ; de l’autre, la colère sociale fait bouillir les manifestants, toujours plus nombreux à se mobiliser pour la rentrée sociale. De 175 000 à 250 000 participants le 10 septembre, de 600 000 à 1,1 million le 18 septembre, scandant des mots d’ordre hétéroclites, mais convergeant vers un point : le sentiment que la démocratie française est grippée, que le climat politique se dégrade, et que les politiques dégradent le climat. De quoi approfondir le «grand désarroi démocratique» relevé par le Centre de recherches sur la vie politique de Sciences-Po (Cevipof) en début d’année. Mais lorsqu’on s’éloigne de ces grands constats, on s’aperçoit parfois que certains des fils tendus entre démocratie et écologie n’ont pas encore été coupés.

«Avant, je n’utilisais jamais le mot citoyen, que je voyais comme venant du domaine de la politique», se souvient Sükran. Mais ça, c’était avant que cette jeune diplômée, qui vient d’achever une formation d’économie et de géographie, mette les pieds dans le monde de la participation citoyenne. «Maintenant, je peux dire que j’agis en tant que citoyenne», poursuit-elle. Sükran a intégré il y a un an le train des démarches citoyennes entreprises par la métropole de Rouen depuis 2018. De septembre 2023 à juin 2024, une centaine de citoyens tirés au sort sont réunis par la métropole de Rouen, pour réfléchir, au cours de cinq sessions de travail, à la manière d’adapter le territoire au dérèglement climatique.

«Etre dans l’exemplarité»

Pour s’assurer que cette expérience de démocratie participative à l’échelle d’un territoire ne serve pas qu’à faire de l’affichage, les citoyens demandent la création d’un comité de suivi. Et c’est à ce moment que Sükran intervient : depuis novembre 2024, une cinquantaine d’habitants du territoire, dont des participants de la Convention et d’autres fraîchement tirés au sort, se sont réunis une demi-douzaine de fois pour s’assurer que les propositions citoyennes seraient intégrées aux grands plans de transformation de la métropole. Avec une limite : le Comité de suivi a un rôle consultatif, et non contraignant. Du point de vue de Sükran, l’essentiel est que l’expérience «donne l’occasion de réfléchir ensemble, de dépasser les clivages, de se rendre compte de la réalité. Le cadre permet de faire réfléchir les gens pour trouver des solutions, plutôt que de se contenter de critiquer ce qui est différent de nous». La jeune femme avait, au cours de ses études, réalisé un stage sur les problématiques de santé en lien avec le Plan local d’urbanisme (PLU) : le mille-feuille d’acronymes et de documents de cadrage faisait donc partie des difficultés qu’elle pouvait surmonter. Même si, elle en convient : le profil des participants était peut-être «trop homogène, trop diplômé» pour tendre un miroir parfait des habitants du territoire. «Ce genre de dispositifs permet aussi de faire le lien entre le changement climatique et la vie de tous les jours, note-t-elle encore. On doit réfléchir à la mise en place d’îlots de fraîcheur pour contrecarrer les vagues de chaleur, ou penser à une meilleure gestion des déchets et du recyclage à l’échelle du territoire.»

Dans la vague du «mouvement climat» et des grandes manifestations pour le climat de 2018, quand le dérèglement climatique s’est imposé comme un enjeu politique, une question a pointé son nez par intermittence : faudrait-il mettre en place une «dictature verte» ? Vouloir s’en remettre, au XXIe siècle, entre les mains d’un despote éclairé, pouvait sembler saugrenu ; mais puisque l’écologie n’est pas un sujet sexy à défendre dans une campagne électorale, la proposition a pu paraître tentante. Elle a toutefois rapidement été battue en brèche : les réalités sont si diverses et les réponses au désordre global tellement dépendantes du contexte local, que l’avenir écologique se joue plus dans la démocratie locale que dans l’avènement d’un régime de Khmers verts.

«A mesure que le dérèglement climatique s’accélère, le besoin de démocratie se renforce», approuve Guillaume Coutey. Ce quadragénaire est bien placé pour le voir : il a les mains dans la transition démocratique à l’échelle locale. Le maire de Malaunay (Seine-Maritime), une commune de 6 200 habitants à quelques encablures de Rouen, a été choisi par la métropole normande pour défendre auprès de ses collègues maires le projet de COP30 porté par le territoire. Ce projet de «transition sociale écologique», tel que le présentent ses promoteurs, sera signé le 30 septembre, à l’occasion de l’étape à Rouen du Climat Libé Tour. Mais avant de le parapher, il a fallu le construire : Guillaume Coutey est parti rencontrer, «un par un, chez eux» les 70 maires de son territoire pour discuter avec eux de ce plan. «C’est une manière de faire qui implique mieux les maires que de les convier à une grand-messe à l’hôtel de la métropole», poursuit-il.

S’il a été choisi, c’est parce que la ville de Malaunay est «identifiée comme une locomotive» de la participation citoyenne, s’enorgueillit l’édile. La petite ville se targue de compter une élue déléguée à l’implication citoyenne, une plateforme numérique sur laquelle faire participer les habitants. Elle a été reconnue par l’Ademe parmi les «territoires engagés pour la transition écologique» et espère obtenir un label similaire de l’Union européenne dans les mois à venir. «La preuve», selon son maire, «qu’on peut être une petite collectivité, avec des moyens humains et financiers limités, mais être dans l’exemplarité et dans l’innovation démocratique». Le maire de Malaunay en est convaincu : les démarches engagées par la métropole (la COP30, la Convention citoyenne, la mise en place d’un Giec local) ont servi à mettre en route toute une galaxie d’acteurs, des entreprises locales à la société civile, qui permet de préparer la transition écologique de manière démocratique.

«Concours Lépine des fausses bonnes idées»

Mais comment adapter un territoire quand le cadre réglementaire évolue sans cesse ? Alors qu’Emmanuel Macron avait fait des zones à faible émission (ZFE) un totem de sa politique environnementale, l’Assemblée nationale s’est prononcée pour leur suppression en juin. Rouen avait, dès 2022, instauré une ZFE : voilà soudain des habitants perplexes et des élus penauds. «A l’échelle nationale, on vit un contexte qui bouge tellement au fil du vent et de l’actualité que ce n’est pas évident de porter la démocratie à l’échelle locale, en convient Guillaume Coutey. C’est le concours Lépine des fausses bonnes idées», peste-t-il, dénonçant les propositions comme la suppression de l’Ademe, un «acteur essentiel dans la mise en place de la démocratie écologique à l’échelle locale», poursuit-il. Du côté des élus locaux comme des citoyens, le malaise est d’autant plus grand que ce sont souvent les enjeux ayant trait à l’écologie qui font l’objet de passages en force : la même semaine, le gouvernement annonçait la suppression des ZFE, le passage en force de la loi Duplomb, et la reprise du chantier de l’A69.

«Cette glissade vers des politiques antidémocratiques s’accompagne de glissements vers du climatoscepticisme», observe la philosophe Joëlle Zask, autrice notamment de Ecologie et Démocratie (Premiers Parallèles, 2022). Pour elle, si un principe est sur le point de rompre, c’est celui, énoncé par Montesquieu, que le pouvoir arrête le pouvoir : pour le penseur bordelais, le pouvoir des gouvernés devait être suffisant pour jouer le rôle de garde-fous envers celui des gouvernants. Joëlle Zask regrette que, «de plus en plus, les pouvoirs de l’échelon supérieur empêchent ceux de l’échelon inférieur», par exemple en coupant les subventions aux associations, maillons essentiels de la vie démocratie locale. Mais elle pointe aussi la manière dont «les échelons s’assoient sur le pouvoir de l’échelon inférieur» : ignorer les conclusions de la Convention citoyenne pour le climat, remiser les cahiers de doléances aux archives, ou faire la sourde oreille aux notes discordantes du grand débat, a contribué à dégoûter bon nombre de citoyens de la politique.

Alors que les grandes manifestations organisées à travers la France lors de la rentrée sociale visaient, pour certaines, à bloquer le pays, et pour d’autres à demander la destitution d’Emmanuel Macron, «les efforts déployés pour bloquer un gouvernement qui est finalement assez représentatif d’un pays en train de basculer à droite sont assez vains», observe Joëlle Zask. Pour elle, il serait plus revigorant de s’inspirer des expériences politiques notamment développées dans les milieux paysans et agricoles, à l’échelle locale : «La localité, c’est le lieu de l’expérience, individuelle et commune, le lieu où se fabriquent à la fois des individus et la société. S’il n’y a pas d’expérience, il n’y a rien du tout.» Quitte à déployer ces efforts par vents contraires : pour le maire de Malaunay, Guillaume Coutey, «le dynamisme de notre territoire nous a permis de nous adapter aux changements politiques décidés à l’échelle nationale». Une manière d’ancrer son pied quelque part, pour éviter de trop être chaviré lorsque le vent tourne.

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