Dans le cadre de l’étape marseillaise du Climat Libé Tour, le 10 octobre 2025, des étudiants en master journalisme à Science Po Aix et à l’EJCAM Marseille ont travaillé en partenariat avec l’Office français de la biodiversité et le service data de Libération. Nous publions aujourd’hui leurs articles.
Cet automne 2025, EDF a ouvert les vannes du barrage d’Espinasses pour purger les dépôts de limon, provoquant une montée rapide des eaux et contraignant pêcheurs et promeneurs à rester à l’écart. La Durance est au cœur des débats entre besoins humains et équilibre naturel.
Ce n’est pas la première fois qu’un tel événement se produit, en avril 2022, le barrage de Pont Baldy, affluent de la Haute Durance, ouvre ses vannes pour réguler le niveau du lac en amont. Cette manœuvre, attendue depuis plus de onze ans, a laissé un goût amer aux pêcheurs briançonnais. En libérant soudainement d’importants volumes d’eau et des sédiments fins au fond du lac. Quelques kilomètres en aval, la Durance s’est chargée d’une boue brunâtre, pauvre en oxygène, et fatale à une partie de la vie aquatique.
Cet épisode, perçu comme un désastre écologique par de nombreux habitants de la région, illustre la fragilité d’une rivière désormais sous contrôle humain. Depuis 1949 et jusqu’en 1992, une série de barrages réalisés par EDF ont fonctionnalisé la Durance et ses affluents en un réseau multi-usages : irrigation, hydroélectricité, contrôle des crues. L’entreprise publique a alors acquis les clefs de la gestion de cette rivière mythique.
Le rôle central d’EDF
EDF, entreprise publique, détient les concessions d’exploitation des barrages hydroélectriques de la Durance. Ceux-ci assurent une part non négligeable (environ 10 %) de l’hydroélectricité nationale. Le contrôle des lâchers d’eau permet de limiter les risques de crues, sous la responsabilité d’EDF.
Dans une présentation de l’été 2025, EDF Hydro Méditerranée affirme : «Notre priorité est bien de veiller au partage de la ressource entre tous les usages de l’eau et à l’équilibre des besoins et contraintes : production électrique, besoins agricoles, eau potable, préservation de la biodiversité, tourisme, chantiers de maintenance des ouvrages hydroélectriques…»
Mais l’eau, bien qu’essentielle, n’appartient à personne. C’est l’Etat qui a la responsabilité de la protection, la gestion et la répartition entre tous les usagers, du respect des équilibres naturels. Ainsi, certaines entreprises disposent de droits d’exploitation encadrés par l’Etat : EDF pour l’énergie, Veolia ou la Société des Eaux de Marseille pour la distribution et l’assainissement. Ces acteurs privés gèrent ainsi une ressource essentielle pour le territoire, sous supervision publique.
Sur le long du canal EDF qui suit la Durance de Serre-Ponçon à l’étang de Berre, se trouvent quinze centrales hydroélectriques. Ce canal achemine l’eau sur le territoire pour les besoins en eau potable.
Légende : Les barrages hydroélectriques de l’axe durancien, en fonction de leurs productions entre 1,1 million de kWh (Clares-Combes) et 770 millions de kWh (Oraison).
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La Durance, un fleuve aux multiples usages
La Durance n’est plus une simple rivière : elle est devenue un pilier de l’économie, de l’agriculture, de l’énergie et du développement local. Son eau sert d’abord à la production d’énergie des centrales nucléaires ou de l’hydroélectricité. Mais son rôle ne s’arrête pas là. Comme le souligne Gabriel Melun, spécialiste en hydromorphologie à l’Office français de la biodiversité, l’eau de la Durance et de ses affluents permet l’irrigation d’une agriculture très présente sur le territoire provençal. Elle fournit surtout l’eau potable à l’agglomération de Marseille, qui dépend largement de cette ressource qui lui est apportée par un réseau complexe de canaux.
La Durance soutient également le tourisme, un secteur en plein essor. Selon l’Insee, la région a enregistré 42,3 millions de nuitées en 2024, un chiffre en hausse. En hiver, l’eau captée en têtes de bassins-versants sert à alimenter les canons à neige de plusieurs stations des Hautes-Alpes et des Alpes-de-Haute-Provence ; en été, elle remplit le lac de Serre-Ponçon, prisé des vacanciers et des professionnels du tourisme.
Selon EDF, la gestion des retenues et barrages s’adapte «en permanence» aux conditions hydrologiques, «en fonction des différents apports prévisionnels en eau afin de garantir l’atteinte des niveaux de compatibilité touristique et limiter le risque de crue», tout en prenant en compte le «partage» de l’eau entre usages variés.
Un fleuve surveillé de près
Depuis 1976, le Syndicat mixte d’aménagement de la vallée de la Durance (SMAVD) est chargé de la gestion et de la protection du fleuve. Il conçoit et entretient les infrastructures destinées à prévenir les inondations et coordonne la gestion des digues. En cas de crue, il agit aux côtés des collectivités locales et des services de l’État.
En 2023, le SMAVD a validé un nouveau «contrat rivière» pour 2025 – 2030, avec près de 212 opérations prévues pour restaurer la biodiversité, améliorer l’écoulement, limiter l’érosion des berges, et garantir un usage équilibré de l’eau dans un contexte de changement climatique. Un budget de près de 89 millions d’euros est alloué à ce programme.
Les nombreuses crues de 2025 ont mobilisé les équipes du SMAVD et confirmé l’efficacité des nouveaux systèmes d’endiguement. Au-delà des situations de crise, le SMAVD collabore toute l’année avec EDF Hydro Méditerranée. L’opération de nettoyage de la rivière d’Espinasses montre que ces enjeux sont toujours très vivants. L’équilibre est fragile, mais vigilance permanente.
Face au dérèglement climatique et à la multiplication des usages, la gestion de la Durance pourrait devenir source de tensions. Agriculture, tourisme, production énergétique et besoins en eau potable devront coexister dans un contexte de ressources limitées, nécessitant une coordination renforcée entre acteurs publics et privés.




