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Libération
Reportage

En Camargue, «si les tortues sont contaminées par la pollution, nous sommes exposés aussi»

Plomb, mercure, sélénium, arsenic… Depuis  2018, des chercheurs de la Tour du Valat analysent les reptiles qui pataugent dans un milieu dégradé par l’agriculture afin d’évaluer l’impact des polluants sur la survie de l’espèce.

Une tortue cistude. (Marc Thibault)
Publié le 19/12/2025 à 21h23, mis à jour le 12/01/2026 à 11h41

Restauration des rivières, protection des nappes phréatiques ou des zones humides, lutte contre l’érosion… En partenariat avec l’Office français de la biodiversité, retour sur quelques initiatives pour préserver la nature.

En Camargue, seule la morsure du mistral rappelle que l’hiver avance à pas feutrés. «Bienvenue dans le grand froid !» lance Anthony Olivier tout sourire dans son utilitaire blanc stationné à l’arrache devant la gare d’Arles. Direction : la réserve naturelle de la Tour du Valat, dans les Bouches-du-Rhône, sur laquelle le naturaliste veille depuis près de trente ans. C’est ici que les cistudes d’Europe, ces petites tortues d’eau douce constellées de taches jaunes, pataugent dans un milieu surpollué par l’agriculture et les eaux du Rhône. Depuis 2018, les chercheurs ont pour ambition de comprendre comment des contaminants invisibles s’invitent dans leur existence et s’ils menacent la survie de cette espèce protégée en déclin.

Sur la route, pas de flamants roses, mais des centaines voire des milliers de grues cendrées au-dessus de nos têtes offrent un ballet chorégraphié dans les airs. Tout autour, des plaines à perte de vue. «A gauche, les cultures de riz et de blé, à droite, la réserve naturelle de la Tour du Valat», pointe du doigt le gardien du royaume doté d’un institut de recherche privé. Deux mondes séparés d’une unique route.

«Surpris de l’ampleur de la contamination»

Derrière la façade enchanteresse des oiseaux, des taureaux noirs et des chevaux blancs, un poison se répand en silence dans l’air et les terres du parc naturel régional de Camargue, actuellement la plus grande zone humide de France métropolitaine. «Tout ce que vous voyez ici, ce sont des marais alimentés par l’eau du Rhône déjà très fortement contaminée en polluants d’origine industrielle et urbaine, et qui en plus transite par les cultures, des rizières principalement, ce qui les enrichit en pesticides. Sans oublier les effluves viciés de l’industrie pétrochimique du grand port de Marseille, à 15 kilomètres de là, souligne, un rien désabusé, Anthony Olivier. Malheureusement, la classification en réserve de la Tour du Valat [l’un des plus hauts statuts de protection en France, ndlr] n’y changera rien.»

«L’île de Camargue» encerclée par les deux bras du fleuve est prise au piège. Pour tenter de faire bouger les lignes et caractériser plus précisément les dangers qui pèsent sur le vivant, 408 échantillons sanguins issus de deux populations de cistudes d’Europe – émanant de 257 individus différents – ont été récoltés sur le domaine, entre 2018 et 2020. Une première phase financée par l’agence de l’eau Rhône Méditerranée Corse.

Parmi les trouvailles : une grande diversité de produits phytosanitaires avec 24 des 29 pesticides recherchés détectés. «On est partis d’une liste fournie par la réserve naturelle nationale de Camargue et on l’a étoffée ensuite avec celle de la banque nationale des ventes réalisées par les distributeurs de produits phytosanitaires, détaille Leslie-Anne Merleau, postdoctorante à la Tour du Valat, spécialisée en écotoxicologie de la faune sauvage. On savait ce qu’on recherchait, mais on a été surpris de l’ampleur de la contamination.»

La bentazone, herbicide couramment utilisé en riziculture et interdit sur ces cultures depuis 2022, est notamment présente chez 36,5 % des échantillons. Par ailleurs, différents métaux lourds ont été mis en évidence : plomb, mercure, sélénium et arsenic. Certains polluants organiques persistants (PCB et pesticides organochlorés) sont également présents dans le sang des cistudes, ainsi que d’autres contaminants dits urbains : phtalates et HAPs. L’espèce, omnivore et charognarde à ses heures, s’avère un très bon indicateur de pollution locale : «Elle a l’avantage d’être sédentaire et peut vivre à l’état sauvage jusqu’à 60 ans, poursuit celle qui collectionnait enfant les figurines du reptile. Ce qui nous laisse du temps pour étudier l’évolution de tous ces composés sur la santé de la tortue.»

«Réaction inflammatoire»

Pour permettre une analyse robuste, chaque année depuis 1997 a lieu au printemps une campagne de «capture marquage recapture». «60 % des individus marqués sont recapturés au cours de leur vie», assure Anthony Olivier. Manque de chance, en ce mois de décembre, la tortue – dont la physionomie rappelle à bien des égards celle d’un galet – hiberne au fond de l’eau, dans la vase. «Elle est en pleine léthargie !» explique notre guide, qui nous mène, sous le regard d’un cormoran, sur les deux sites de populations de cistudes d’Europe étudiées : celui de l’Esquineau et des Faïsses, situés à un kilomètre d’intervalle seulement. D’ici deux ou trois ans, la petite équipe de chercheurs et de naturalistes espère avoir collecté assez de données pour être en capacité d’évaluer l’impact de tous ces polluants sur la survie de l’espèce.

Un travail complété par une seconde phase d’étude lancée en 2022 jusqu’à fin 2025. Financée par le plan de réduction de pesticides Ecophyto II, elle vise cette fois à comparer les expositions ainsi qu’à répertorier les effets physiologiques et comportementaux de populations de cistudes d’autres milieux affectés par des activités humaines, en particulier agricoles : au total, quatre nouvelles en Camargue, deux en Brenne (région Centre-Val de Loire) et sept en Nouvelle-Aquitaine. «L’analyse de 310 nouveaux prélèvements sanguins effectués en 2023 est en cours, précise Leslie-Anne Merleau. D’ores et déjà, on peut affirmer que les taux les plus élevés de pesticides ont été retrouvés dans les tortues de Camargue. Par ailleurs, nous avons pu identifier la multiplication de certains leucocytes (globules blancs) chez certains spécimens des populations les plus contaminées, ce qui démontre une réaction inflammatoire et un effet potentiel des pesticides. Cela reste à confirmer.»

En scrutant la santé des cistudes, c’est finalement la nôtre que l’on observe en filigrane. «Si l’animal est contaminé cela veut dire que nous sommes exposés aussi», conclut-elle. Impossible donc de détacher le destin de ces tortues de celui de l’espèce humaine.

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