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En Gironde, la coopérative funéraire change le regard sur la mort : «Avec ce système, on n’est pas incité à vendre toujours plus de services»

Cercueils en bois non traité, urnes en poterie locale... A Talence, près de Bordeaux, une entreprise propose l’organisation de funérailles singulières, solidaires et écologiques.

Les coopératives funéraires proposent des tarifs plus raisonnables que ceux des entreprises de pompes funèbres. (Laurent Carré/Libération)
Par
Gaétan Trillat
Publié le 22/11/2025 à 15h24

Alimentation, logement, énergie, insertion... Retour sur les grand thèmes abordés lors du Forum mondial de l’ESS qui s’est tenu fin octobre à Bordeaux.

Le coût des obsèques a flambé ces cinq dernières années, sous l’effet de la hausse des prix du carburant, de l’énergie, du bois ou encore des taxes locales, s’établissant désormais à 4 700 euros en moyenne en 2025.

Dans ce contexte inflationniste, les coopératives funéraires, au nombre de huit à ce jour en France, parviennent à proposer des tarifs plus raisonnables. C’est le cas de Syprès, à Talence (Gironde), où les prix pratiqués tournent autour de 3 400 euros. «On propose un forfait qui nous permet simplement de couvrir les charges de la coopérative, expose son président, Olivier Gallet, qui l’a cofondée avec son épouse Edileuza en 2019. Avec ce système, on n’est pas incité à vendre toujours plus de services, contrairement aux grands groupes qui paient parfois leurs conseillers à l’intéressement.»

Il donne l’exemple des soins de thanatopraxie, qu’il juge «inutiles dans la plupart des cas, en plus d’être polluants, car ce sont des produits toxiques qui vont ensuite partir en fumée ou s’infiltrer dans la terre». Syprès brandit l’écologie comme un de ses principaux atouts pour se distinguer des entreprises traditionnelles. Les cercueils sont faits en Dordogne à partir de bois non traité, les urnes funéraires confectionnées par un artisan potier local. Les déplacements se font à vélo «dans la mesure du possible» ou en voiture partagée. Bien que la majorité des clients optent pour la crémation, Syprès propose aussi l’inhumation en pleine terre, «le procédé légal qui a la plus faible empreinte carbone», souligne Olivier Gallet. «Nous travaillons avec un jardinier qui réalise des tombes paysagères, même si l’administration des cimetières ne lui facilite pas la tâche.»

Cérémonies funéraires personnalisées

Outre la vente de matériel, Syprès a aussi à cœur de proposer une autre approche de la cérémonie funéraire, imaginée en collaboration avec la famille du défunt. Tout est possible ou presque : faire venir un musicien, un danseur, décorer et personnaliser le cercueil, y déposer des dessins ou des poèmes. «L’arrivée de Syprès change la donne», s’enthousiasme Célia Pon, une des 400 sociétaires. Elle a perdu ses parents à quelques jours d’intervalle en 2008. «Ma mère était catholique non pratiquante, mon père musulman laïc, confie-t-elle. Dans le premier cas, j’ai vécu l’enterrement religieux dans une totale étrangeté, comme si on m’avait confisqué ce moment. Pour mon père, la difficulté était de trouver un espace pour l’honorer sans passer par l’Eglise. On s’est tenu la main autour de sa tombe dehors, en plein mois de février.»

Au cours des quinze dernières années, la part de Français souhaitant une cérémonie religieuse pour leur décès a continuellement baissé, pour s’établir à 40 % en 2023. Pourtant, les espaces de recueillement manquent toujours. La métropole de Bordeaux ne compte que deux salles, «et encore, elles se trouvent au crématorium, déplore Edileuza Gallet, qui officie comme célébrante laïque. Les cérémonies durent trente minutes, un dépassement d’un quart d’heure est sanctionné d’une pénalité financière. C’est violent pour les familles.» En attendant mieux, elle a obtenu de la mairie de Bordeaux le prêt d’une salle deux matinées par semaine. «On peut aussi faire des cérémonies en plein air, si la météo le permet.»

Cafés mortels

C’est justement la violence de la mort qui pousse le couple à considérer leur métier comme un véritable rôle social. «Au moment où les familles sont dévastées, on manque d’une communauté qui vient protéger, apporter du réconfort et de la chaleur humaine», estime Olivier Gallet. Leur initiative est le prolongement d’une autre qu’Edileuza, psychanalyste de formation, a entamée il y a plus de dix ans : celle des «cafés mortels», un concept imaginé en 1999 par le sociologue suisse Bernard Crettaz. A raison d’une à deux fois par mois, elle anime à Bordeaux des rencontres sur le thème de la mort. «On choisit un lieu convivial comme un bar, une librairie. Tout le monde est le bienvenu, ce n’est pas un espace de parole thérapeutique, mais ordinaire, qui nous rassemble», expose-t-elle.

L’idée est de briser les tabous face à cette grande inconnue. «Dans nos sociétés occidentales, on a mis la mort à distance, les gens sont tétanisés à l’idée d’y penser. Cette conception génère de la souffrance chez les personnes endeuillées. Nous, nous ne séparons pas les vivants des défunts.» A entendre ce discours, on ne s’étonne pas que le dernier café mortel en date se soit tenu le 2 novembre dans le cadre du Día de los muertos, célèbre fête mexicaine organisée à Bordeaux par l’association culturelle Latino Mex.

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