Agriculture, énergies renouvelables, réinsertion, logement, tiers-lieux… En France et à l’étranger, la finance solidaire accompagne des projets innovants et fédérateurs. Analyses, reportages, portraits, tribunes… Un dossier réalisé en partenariat avec Fair, collectif de la finance à impact social.
Jour de vent moyen sur la plaine agricole d’Ille-et-Vilaine. Le nez en l’air, Jean-Michel Boiron regarde les immenses pales tournoyer dans le ciel gris clair. Quoi de plus naturel pour le président d’un collectif de parc éolien citoyen que de venir aux pieds des quatre géants d’acier pour en discuter ? Nous sommes au lieu-dit du Haut Clairet, à quelques kilomètres du centre bourg de Martigné-Ferchaud et ses 2 600 habitants, sur un territoire conquis par l’éolien. Et pour cause, dans cette zone peu peuplée et fortement agricole, le vent souffle régulier et il est aisé de respecter la distance de 500 mètres des habitations.
L’histoire du parc éolien citoyen Féeole commence en 2010. Une quinzaine de personnes réunies dans l’association l’Energie des fées lancent l’idée. Ils ont envie «d’être acteur sur leur territoire et notamment sur l’environnement», se souvient Jean-Michel Boiron. Lui-même vient de construire sa maison écologique, avec récupérateurs d’eau de pluie, un chauffage au poêle, et la difficile question de l’électricité s’est posée. «Le petit éolien ne fonctionnait pas bien et j’étais habitué au collectif en tant qu’agriculteur.» A ses côtés, Michel Lemonnier, autre membre fondateur de l’association : «Bien sûr, le parc éolien aurait existé sans nous, mais il aurait eu une forme privée. Alors plutôt que de laisser des structures extérieures s’implanter et partir avec la rente, nous avons décidé de nous regrouper.»
Choix difficile
En 2012, la SAS Féeole est créée et le capital ouvert. Au total, 164 personnes se joignent au financement participatif. Un apport de 500 à 10 000 euros maximum et un risque : les 530 000 euros collectés servent uniquement à mener les études et monter les dossiers. «Si le permis de construire avait été refusé, l’argent aurait été perdu», résume Jean-Michel Boiron. Finalement, le permis est déposé en 2015, et accepté en 2018. Mais voilà, entre-temps, quelques habitants, isolés, s’opposent au parc et quatre années de recours s’ensuivent. Le temps qu’ils soient traités, en 2022, la situation économique a changé. De 18 millions, le budget bondit à 23 millions. De quoi décourager des associés. «Certains voulaient jeter l’éponge, revendre aux plus offrants.» Inacceptable pour les deux fondateurs qui partent chercher des partenaires extérieurs, avec une exigence : qu’ils soient issus du public. En 2023, ils sont trois à entrer dans le capital de la SAS Féeole avec 20 % de parts chacun : Energ’iV, Sipenr et Energie partagée, émanation de la communauté de communes ou des sociétés d’économie mixte. L’association garde quant à elle la moitié de ses membres et 40 % des parts, une minorité de blocage essentielle à ses yeux.
Un choix difficile mais que ne regrette pas Jean-Michel dans ce long chemin pour mener à bien le projet. «Les partenaires institutionnels ont toujours pris en compte notre côté citoyen et nous avons pu nous appuyer sur leurs compétences, notamment pour négocier avec les banques.» De son côté, David Clausse, directeur d’Energ’iV, émanation du syndicat départemental d’énergie créé en 2018 pour développer des projets d’énergie renouvelable, fait le même constat : «Nous voulions sauver le caractère citoyen du projet, garantir l’intérêt général et éviter qu’il ne devienne capitalistique.» Lui aussi souligne l’avantage de passer par un collectif citoyen pour faire accepter le projet aux riverains notamment. «Si les voisins ne sont pas contents, ils peuvent en discuter, boire un café ensemble. Ils sont en contact direct, cela change tout.»
Autres retombées
Depuis cet été, la station est inaugurée, les premiers électrons de l’Energie des fées courent dans le réseau. Avec un regret : toute l’électricité est pour l’instant vendue à Enedis, même si techniquement la production d’une éolienne pourrait partir en local. Il reste à convaincre et autoriser l’agrégateur, l’intermédiaire entre producteur et marché, de mettre cela en place. Quant aux dividendes, il va encore falloir attendre. «Pendant vingt ans, nous allons d’abord rembourser les emprunts, mais ça viendra peu à peu, en fonction du vent», sourit Michel Lemonnier.
En attendant, le collectif mise sur d’autres retombées. Car si le rythme des réunions devrait s’alléger avec l’entrée en fonction des éoliennes, l’association n’a rien perdu de son énergie. «Nous aimerions nous servir des éoliennes comme d’un outil auprès des citoyens. C’est l’avantage de la proximité : les gens réalisent le lien direct entre la production et leur consommation d’électricité. Ça devient visible et ça les fait réfléchir.» A Martigné-Ferchaud, dans les plaines d’Ille-et-Vilaine, le vent a beau souffler. Ici, il est porteur de solutions.




