Culture, éducation, justice, information, sciences… Syndeac, le syndicat national des entreprises artistiques et culturelles, a organisé en 2025 une série de débats pour souligner le rôle et l’importance des services publics dans la société. Retour sur quelques moments clés.
Article paru à l’occasion du débat «Information, sciences et complotisme» le 24 novembre à Nancy.
Rayez du dictionnaire les mots «changement climatique», «climat», «décarbonation», «vert» ou «transition énergétique» – mais aussi «femme» ou «LGBT» : voilà certains des termes proscrits par l’administration Trump depuis sa prise de fonction en janvier. Le vertige est d’autant plus saisissant en lisant le courrier de la directrice par intérim du département de l’Energie qui somme ses subordonnés de cesser d’utiliser ce vocabulaire : «Veuillez vous assurer que chaque membre de votre équipe soit conscient qu’il s’agit de la dernière liste de mots à éviter.»
La «dernière liste» de mots à éviter, comme une annonce que cette guerre têtue livrée à la connaissance ne fait que démarrer et que ses fronts seront mouvants, au gré des lubies de l’administration américaine. Comment continuer à informer, dans ces conditions, et comment tenir un discours commun sur la réalité quand les mots disparaissent pour la décrire ? Les liens entre science, information et complotisme ont justement été au cœur d’un débat organisé au théâtre de la manufacture à Nancy, le 24 novembre.
Dictatures paranoïaques
A bien y regarder, si cette liste de mots interdits choque autant, c’est parce qu’elle relève d’une stratégie d’obscurantisme si grossière qu’elle semblait inenvisageable aujourd’hui. Il fallait être George Orwell et vouloir en découdre avec les totalitarismes triomphants de la fin de la Seconde Guerre mondiale pour imaginer le ministère de la Censure de 1984, qui réécrivait du jour ou lendemain les mêmes dépêches en retirant le nom de ceux tombés en disgrâce. On s’imaginait qu’après la chute de ces grandes dictatures paranoïaques et avec la démocratisation des moyens d’accès à l’information, les moyens de manipuler la vérité avaient dû gagner en subtilité.
Censure
Au moment où Orwell posait les bases de ces techniques grossières et totalitaires de désinformation, une poignée de communicants forgeaient des stratégies plus subtiles, plus compatibles avec des sociétés libérales. On fait souvent remonter leur paternité à Edward Bernays, auteur de Propaganda (1928) et considéré comme le père de la propagande politique et des relations publiques. L’un des concepts clefs de cette construction de contre-vérités habiles, c’est la technique de l’enfumage, dont l’exemple parfait est – ça ne s’invente pas – l’industrie du tabac. Pendant plus de quarante ans, les industriels de la cigarette ont produit des fausses études, rémunéré des médecins pour encourager l’usage de la cigarette et vanter l’innocuité de la nicotine, dépensant à grande échelle des fonds de recherche et développement pour faire avancer, non pas la connaissance, mais l’ignorance. Une discipline s’est même structurée pour étudier cette production organisée du doute : l’agnotologie.
Diffuser des contre-vérités
Une autre stratégie de confusion, dénoncée par les opposants au macronisme depuis le premier quinquennat d’Emmanuel Macron, est l’utilisation d’une «novlangue» néolibérale. L’idée reprend, ici aussi, George Orwell : cette novlangue serait proposée par un gouvernement de telle sorte qu’un mot en vienne à désigner son contraire, «victoire» et «défaite» devenant des synonymes. C’est la thèse que formule le politologue et streameur Clément Viktorovitch dans Logocratie (Seuil, 2025), lorsqu’il reprend ce terme formulé dès le XIXe siècle pour désigner un «gouvernement des mots». «La logocratie est une pratique du pouvoir dans laquelle le peuple se voit entravé dans sa capacité à se forger un jugement par ceux qui, s’étant emparés de la parole officielle, ont également acquis et se résolvent à utiliser le pouvoir d’imposer leurs mots contre le réel», écrit Clément Viktorovitch. Comment s’organiser politiquement quand les licenciements deviennent des «plans de sauvegarde de l’emploi», ou qu’on vante la «flexibilité» pour désigner la précarisation des travailleurs ?
Des techniques de désinformation encore plus insidieuses ont vu le jour avec l’arrivée des réseaux sociaux et des influenceurs : «Le nouvel horizon du lobbying scientifique est le citoyen ordinaire, le micro-influenceur […]. Transformé en relais de terrain, il diffuse des argumentaires conçus et façonnés par d’autres», analysent les journalistes Stéphane Foucart et Stéphane Horel, et le sociologue Sylvain Laurens, dans leur ouvrage les Gardiens de la raison (La Découverte, 2020). Les journalistes révèlent ainsi l’existence d’agences de communication qui permettent de faire diffuser des contre-vérités scientifiques par des youtubeurs qui se présentent comme les défenseurs de l’esprit scientifique. Une brèche s’est même ouverte du côté des «zététiciens», ces autoproclamés défenseurs de l’esprit critique qui, au nom du doute méthodique, glissent parfois dans le complotisme pur et simple.
Le retour de Donald Trump aux affaires outre-Atlantique montre bien une chose : pour faire reculer la science, il n’y avait, au fond, pas besoin de déployer tant d’ingéniosité, il suffisait de sortir la tronçonneuse et de passer en force.




