Santé, emploi, droits à un hébergement digne… A l’occasion du festival organisé par France terre d’asile au Ground Control, les 14 et 15 novembre à Paris, retour sur les itinéraires et les difficultés des femmes exilées.
Elle arrive comme un coup de vent. A peine assise, Samaher al-Hadheri enchaîne les phrases, ses mains s’agitent, c’est tout son corps qui parle. Sa frange bouclée noire se soulève et se dépose sur son front au rythme de ses grands gestes. Née en Arabie Saoudite, à Djeddah, de parents yéménites, la trentenaire au dynamisme contestataire a ensuite vécu aux Emirats arabes unis, avant de rejoindre la France en 2016.
Malgré une arrivée qui remonte à presque dix ans, elle ne fait sa première demande d’asile que fin 2024. «Je n’avais pas conscience des maltraitances que j’avais vécues», dit-elle. Elle doit dès lors renouveler son titre de séjour tous les ans, une instabilité administrative qui s’ajoute à une situation financière précaire. Pourtant, jamais elle n’a fait de démarches pour toucher le RSA, par peur d’être pointée du doigt, d’être «l’étrangère qui profite du système». Un comportement qu’elle décrit aujourd’hui comme un «lavage de cerveau», une «normalisation de l’infériorité». «Je me disais que c’était normal que j’ai moins de droit que les Français. Ce sont eux qui m’ont appris que je ne devais pas penser de cette manière. C’est ici que j’ai découvert ma dignité. Cet aspect de l’humanisation de mon existence, c’est aux Français que je le dois, à ceux et celles qui luttent pour l’égalité.»
Mais c’est aussi à travers le fonctionnement de l’accueil de ce pays qu’elle comprend que les immigrés vivent partout «en guerre, car le système vous dit : vous n’avez pas le droit d’exister dignement». Alors elle se prend à rêver d’un monde sans frontières et l’idée même de s’étendre sur ce souhait lui fait monter les larmes aux yeux. Il faut dire qu’elle a longtemps cherché ce sentiment de «chez soi, qui fait sentir que vous êtes bien n’importe où, car on ne porte pas atteinte à votre vie, quelle que soit votre identité culturelle, religieuse, raciale ou votre appartenance nationale».
Un coup d’épée dans l’eau
En ce moment sa colère est dirigée contre les lois sur l’immigration, toujours plus restrictives. Elle pointe en outre leur inefficacité. «Ça ne change rien pour les Français ou la préfecture et c’est un cauchemar pour les immigrés. Et ça les empêche de contribuer sainement à la société.» Pour elle, il s’agit de tenter de décourager les envies migratoires. Un coup d’épée dans l’eau : «Ils ne réalisent pas le désespoir de ces personnes ; moi, je l’ai vécu ce désespoir. Si je ne peux pas vivre dignement ici, j’aime mieux mourir que faire le chemin dans l’autre sens.»
Sa propre voie d’émancipation est à chercher dans l’instruction et sa rencontre avec Tamam, une professeure de sociologie, d’histoire et de psychologie qui l’a soutenue au collège et au lycée. Un travail qui ne sera pas vain. En 2013, elle obtient une bourse d’études et commence l’année suivante un cursus de philosophie et sociologie à la Sorbonne à Abou Dhabi. Elle termine sa licence à Paris-IV, enchaîne avec une maîtrise en philo, puis un master de géographie, aménagement, environnement, développement et a récemment suivi les cours du diplôme universitaire d’Action sociale et migration à l’Institut catholique de Paris. «Je suis addict aux études, dit-elle en riant, ça a toujours été ma “safe place”.»
Depuis quelques mois, Samaher al-Hadheri a le sourire: elle a obtenu l’acceptation de sa demande d’asile. Celle qui a travaillé pendant cinq ans comme consultante à l’Unesco et coprésidé l’Union des étudiants exilés, peut souffler et continuer à se concentrer sur l’assistance aux autres, sans craindre pour elle-même. Une aide qu’elle prodigue en premier lieu autour d’elle, à commencer par sa mère qu’elle a soutenue pour divorcer et sa sœur, artiste multidisciplinaire qui, grâce à elle, peut maintenant déployer ses talents en France.
«Etre utile»
Actuellement en recherche de travail, son obsession reste «d’être utile» en ne cessant de plaider la cause des exilés, et des femmes en particulier : «La société doit reconnaître et célébrer les apports de ces femmes, leurs combats, leurs histoires.» Et si cette voie ne débouche pas sur un emploi ? Samaher al-Hadheri s’adonnera à une autre passion : le chant lyrique. Un remède pour la jeune femme si longtemps empêchée de s’exprimer librement. «C’est une manière de crier sans pleurer, sans être dramatique, de faire du beau en me faisant du bien et de me guérir.»




