Santé, emploi, droits à un hébergement digne… A l’occasion du festival organisé par France terre d’asile au Ground Control, les 14 et 15 novembre à Paris, retour sur les itinéraires et les difficultés des femmes exilées.
Arzu Abbasova affiche un large sourire lorsqu’elle tente de s’exprimer en français. Arrivée d’Azerbaïdjan il y a deux ans avec son conjoint et leur fils, la journaliste politique de 32 ans a fait une demande d’asile en France, pour laquelle elle est toujours en attente de réponse ce mois d’octobre 2025. Une situation administrative qui l’empêche de pouvoir travailler. Alors, en attendant, elle s’occupe en étant bénévole à la Croix-Rouge et porte-parole des personnes accompagnées, comme elle, par le Centre d’accueil de demandeurs d’asile (Cada) de Laval. Elle raconte comment elle a dû s’échapper de son pays : les menaces, les fouilles de la police et finalement la fuite. «Je n’ai plus peur aujourd’hui, dit-elle, j’ai beaucoup de chance d’être arrivée en France.»
Malgré un parcours migratoire sans violence extrême, la jeune femme présentait des besoins impérieux de prise en charge médicale : nécessité d’un soutien psychologique, problèmes de dos et douleurs gynécologiques importantes dues à un stérilet mal posé. Dans le cadre de la demande d’asile, les droits à la Sécurité sociale s’ouvrent après trois mois de présence en France. Encore faut-il pouvoir trouver un médecin. Selon les données publiques, «près de 87 % du territoire national est classé en situation de fragilité médicale. [Une] réalité [qui] ne se limite plus aux zones rurales : certaines villes moyennes et même des périphéries urbaines peinent à garantir un accès rapide à un médecin de proximité.»
«C’est la cata»
En Mayenne, la conjoncture est difficile et deux secteurs sont classés rouges, comme 149 autres intercommunalités les plus touchées du pays. Elsa Levieux, intervenante sociale, et Nathalie Bruneau, directrice des trois centres Cada du département gérés par France terre d’asile, résument : «Pour trouver un médecin généraliste, c’est la cata.» Arzu Abbasova a pu obtenir des consultations dans un centre constitué de praticiens retraités et d’internes, «mais même eux sont débordés et ne prennent maintenant plus de patients. Une femme seule avec deux enfants dont un de moins d’un an, inscrite depuis avril, n’a toujours pas trouvé de places» précise Elsa Levieux.
Et pour les soins dentaires, c’est la même histoire… La journaliste azerbaïdjanaise doit faire le trajet jusqu’à Rennes, à une heure de route. «Avant je trouvais des rendez-vous à Nantes ou au Mans, mais maintenant ce n’est plus le cas, se désole Elsa Levieux, qui assure aussi la médiation entre les professionnels de santé et les personnes exilées. Il n’y a pas d’interprétariat prévu et les médecins ne sont pas formés pour ce genre d’accompagnement. Alors, je fais ce que je peux, mais ce n’est pas mon métier.»
Paradoxalement, il est parfois plus simple d’obtenir une consultation médicale sans couverture sociale. Dans ce cas, il faudra passer par des dispositifs spécifiques tels que les Permanences d’accès aux soins de santé (Pass). Le docteur Hélène de Champs Léger coordonne celles de médecine générale, bucco-dentaire et ophtalmo de l’Hôtel-Dieu à Paris qui «accueille les personnes en vulnérabilité sociale. C’est-à-dire la précarité au sens large. Ce ne sont pas uniquement des personnes qui n’ont pas de couverture médicale, c’est un ensemble d’éléments dans leur vie qui fait qu’elles sont plus vulnérables que les autres.»
«Un minimum de sécurité»
La médecin précise que «les personnes issues de la migration représentent 90 % du public reçu, dont des personnes en situation irrégulière». Elle n’a «pas de tabou» pour interroger ce qui doit être pris en charge ou non par l’Etat. Elle alerte néanmoins : «Ne pas soigner une partie de la population d’un territoire donné a des conséquences sanitaires et financières.» Elle souligne la problématique des maladies infectieuses, dont les plus courantes sont l’hépatite B, le VIH, l’hépatite C, ou encore la tuberculose et insiste également sur le soin tardif. «Récupérer un diabète à un stade plus avancé coûtera plus cher», prévient-elle. D’autant que ces personnes cumulent souvent plusieurs pathologies et que leurs maux sont aggravés par leur environnement. Pas facile de guérir d’une entorse ou d’une fracture ouverte quand on dort dans la rue.
Mais le grand sujet qui touche la majorité des exilés sont les troubles psychiatriques. Conséquences des traumatismes intervenus dans les pays d’origine, pendant le parcours migratoire, ou bien encore des souffrances psychologiques liées à leurs conditions de vie en France. Voulant répondre à ce besoin criant, l’association I.Care est née il y a cinq ans, dans le chef-lieu de la Mayenne. Le lieu propose des thérapies de groupe ou un suivi individuel avec un objectif principal affiché : la stabilisation du trauma.
Violences subies
Un but d’autant plus dur à atteindre lorsque le reste du quotidien est instable. «Il faut un minimum de sécurité pour commencer à aller mieux» estime Séverine Rousseau, ancienne travailleuse sociale et coordinatrice du projet. Elle confie la «terreur au quotidien» que vivent certaines patientes, dues à des niveaux indicibles de violence subies. Alors que leurs «ressources internes» se sont effondrées, dans un contexte d’exil, leurs «ressources externes», familles, amies etc., sont aussi limitées. L’équipe tente de combler ces carences. Seul regret de la coordinatrice, le manque de moyens qui rend impossible de répondre à toutes les demandes.
A Laval, Arzu Abbasova contemple avec joie sa nouvelle vie et celle de son fils Mehdi qui «adore l’école ici», dit-elle. «Il a vu beaucoup de choses difficiles. Quand il est arrivé, il était agressif, ne parlait pas, mais aujourd’hui il va beaucoup mieux.» A-t-il pu être suivi par un psychologue pour faire face à ces difficultés ? Non. Les enfants sont l’angle mort de la santé publique. «S’ils ont moins de 6 ans, un check-up complet est possible auprès d’une PMI [protection maternelle et infantile] mais au-delà, on retombe sur le système de droit commun avec rien de prévu, ni pédiatre ni psy», commente Elsa Levieux. Ils sont pourtant directement touchés par le parcours migratoire et subissent par ricochet les problèmes de leurs parents. Un constat amer qui attriste Nathalie Bruneau : «C’est de notre future jeunesse qu’il s’agit.»




