Tout a commencé un soir de mauvais temps, en 1852. Les habitants allument à leurs balcons et à leurs fenêtres des lumignons, ces petites bougies à l’éclairage faiblard, en signe de gratitude : le ciel orageux s’est dégagé au dernier moment, permettant l’inauguration d’une statue de la Vierge. Au fil du temps, les festivités ont quelque peu changé. Aujourd’hui, avec près de 2 millions de visiteurs attendus sur quatre jours, la Fête des lumières à Lyon, rendez-vous gratuit , se veut fédérateur. Cette année, dans un contexte d’austérité budgétaire, il déploie dans la ville 23 installations (et non 32, comme l’an dernier). Sans fil rouge ni thématique principale, mais avec un mantra répété par les organisateurs : «Faire plaisir.»
Du video mapping pour «désacraliser la gastronomie»
Renouveler les codes du video mapping (technologie qui transforme des surfaces tridimensionnelles, comme des bâtiments en écrans dynamiques) et s’éloigner de démarches ornementales avec une proposition narrative, à l’ironie déjantée. C’est le pari de Tigrelab, une équipe de concepteurs lumière établis à Barcelone depuis près de vingt ans, qui présente le Lundi c’est raviolis ! «Aujourd’hui, on est un peu revenu de la course au grand déploiement technologique. On aime être plus proche des gens, les toucher davantage par notre façon de parler que par le nombre de pixels», explique Mathieu Félix, cofondateur de Tigrelab. Pour cette 26e édition de la Fête des lumières, le studio a conçu avec Marie Negretti, illustratrice et cuisinière, sept courts métrages – un pour chaque jour de la semaine. Consacrés à des plats ou des traditions culinaires emblématiques, ils seront projetés en grand sur les façades du musée des Beaux-Arts et de l’hôtel de ville de Lyon.
Ce menu hebdomadaire, ou plutôt ce «miam miam mapping aux petits oignons», comme le titre la vidéo, mêle des images issues de tournages, des créations 3D, et des visuels générés par IA. Pour le lundi, les vieilles pierres de la mairie se font planche à découper : la pâte à ravioles s’y malaxe et s’y étale. Le mardi est un hommage aux mères lyonnaises, ces cuisinières qui ont contribué à la renommée gastronomique de la ville, qui prennent ici l’allure de redoutables combattantes de catch. Le mercredi célèbre une «céleri-rave-party», le jeudi met à l’honneur le plat préféré des Français : un couscous version pop art… «Nous voulions désacraliser la gastronomie sans nous prendre au sérieux, et offrir une vision décalée et populaire de la cuisine, loin des images léchées d’Instagram», détaillent les concepteurs. Tout cela en essayant de ne «pas trop raconter de salades».
Le rythme est soutenu, les esthétiques s’enchaînent – il faut retenir l’attention des spectateurs, pour qui la technique du vidéo mapping n’a plus rien d’exceptionnel. La voix off, qui guide la narration, vise aussi à mieux capter l’intérêt du public de la Fête des lumières. Un regret, pour Mathieu Félix : la durée du vidéo mapping limitée à huit minutes par les organisateurs, quand il en aurait souhaité une douzaine. Face à des temps et des budgets serrés, «c’est le format, ici, qui a déterminé l’écriture», note Tigrelab. Le résultat est pimpant, léger, et rassembleur. «C’est très éloigné du vidéo mapping qu’on connaît. On voulait cette énergie, cette bonne humeur. Ça fait du bien, de rire un peu», défend Julien Pavillard, directeur artistique de la manifestation.
Le Lundi c’est raviolis !, place des Terreaux, les 5, 6 et 8 décembre de 19 heures à 23 heures, le 7 décembre de 18 heures à 22 heures.
De l’anamorphose pour faire «corps avec le visuel»
Autre site, autre ambiance, où la gastronomie devient un simple clin d’œil : les multiples pelures de l’oignon, évocatrices, selon l’artiste Olivier Ratsi, des couches de réel qui se succèdent les unes aux autres, ont donné leur nom à l’œuvre. Fondateur et ancien membre du collectif AntiVJ, il travaille désormais en solo. A Lyon, il présente Onion Skin, une projection vidéo faite d’une multitude de lignes géométriques, dont l’intensité et la vitesse varient pour créer un hypnotique effet de tunnel.
Déjà programmée aux quatre coins du monde, de Oaxaca à Rio de Janeiro, Genève ou Prague, Onion Skin recourt aux règles de la perspective et à l’anamorphose, un procédé cher à l’artiste. Les formes, volontairement distordues, ne prennent leur véritable configuration que lorsqu’elles sont vues sous un angle particulier. «Le spectateur fait corps avec le contenu visuel, il se retrouve projeté à travers ces réalités successives qui surgissent vers lui et l’attirent, sans que lui-même ne bouge», décrit Olivier Ratsi.
En brouillant nos sens, l’œuvre interroge notre rapport à la perception de l’espace. La couleur rouge des lignes projetées, particulièrement rayonnante, trouble un peu notre lecture de l’environnement. Quant à la création sonore signée Thomas Vaquié, elle augmente la dimension immersive du projet : le son multicanal donne l’impression d’être enveloppé par l’installation. Un vertige immobile.
Onion Skin, Place d’Albon, les 5, 6 et 8 décembre de 19 heures à 23 heures, le 7 décembre de 18 heures à 22 heures.
Un ovoïde translucide pour évoquer la «première architecture»
Est-ce une roche extraterrestre, un abri futuriste ? Un objet translucide s’est posé dans le jardin de l’Instituto Cervantès. C’est Aube, entièrement recouvert d’un lycra élastique blanc et brillant, qui s’illumine à la nuit tombée. Alvaro Lopez Rodriguez et Fernando Molina, tous deux architectes espagnols, ont conçu cette structure imposante (5 mètres de haut, et 3,5 mètres de profondeur), mais «très légère», et qui dégage une certaine délicatesse – du fait de son emprise au sol assez faible, de fins câbles lumineux la maintiennent ancrée. Des tubes de plastique créent deux coupoles géodésiques sur lesquelles la toile vient se tendre.
C’est l’œuf, tout simplement – «la première architecture», glisse Fernando Molina – qui a inspiré cette forme ovoïde XXL. «Composé d’une quantité remarquable de matière, il possède une résistance à la compression extraordinaire… Mais il est aussi suffisamment délicat pour que le nouveau-né puisse le briser de l’intérieur», s’enthousiasme l’architecte, fasciné par cette enveloppe si solide et fragile à la fois. Ici, la coquille hors norme est pleine d’une aube nouvelle, d’une lumière à naître. «La lumière te permet de voir, mais elle est aussi celle qui t’aveugle : cela fait partie du mystère. Aube fait référence à l’origine. C’est comme une nouvelle vie sur le point de commencer», explique Alvaro Lopez Rodriguez. De quoi rappeler l’origine christique de la fête lyonnaise – en lycra.
Aube, Jardin de l’Instituto Cervantès, le 5 décembre de 10 heures à 15 heures et de 19 heures à 22 heures, Samedi et le 6 et le 7 décembre de 19 heures à 22 heures, puis du 9 au 11 décembre de 9h30 à 20h30.
Une structure onirique pour observer «nos rapports aux autres»
C’est à un jeu d’apparitions et de disparitions que convie Johan Corrèze, avec son œuvre lumineuse Insight. Que montre-t-on de soi, et que choisit-on de dissimuler aux regards ? «J’ai souhaité parler de ce qui nous anime dans nos rapports aux autres, du contraste mais aussi de la porosité qui s’observent entre le masque social et ce qui relève de l’intime», explique-t-il. Eclairagiste pour le spectacle vivant, il a ici choisi de faire de la lumière le sujet de l’œuvre, et non le simple accessoire, lui qui a l’habitude, aux manettes de sa console depuis la régie d’un théâtre ou d’une salle de concert, de mettre en valeur interprètes et décors.
Sur la place arborée de la Bourse, une structure onirique éclairera les visages des passants : le créateur lumière a conçu et construit un cube métallique de 3,20 mètres de haut, soutenant quarante barres LED positionnées vers l’extérieur, et 30 ampoules suspendues façon lustre à l’intérieur. L’ensemble est animé par un programme faisant varier les intensités lumineuses et les couleurs, sur une bande-son signée Romain Preuss. «J’ai passé beaucoup de nuits à programmer la lumière sur la musique. Le time code peut paraître technique, mais en fait c’est assez artisanal», sourit Johan Corrèze, qui aime parler de «lumière faite main».
Plusieurs tableaux exprimant une palette d’émotions se succèdent : on peut parfois paraître très calme, et bouillonner de l’intérieur… «La lumière a un côté magique. Un peintre part d’une toile blanche, nous, on part du noir. On vient le colorer et remplir l’espace. On peut vraiment tout dire : en fonction de la colorimétrie, de la direction, du rythme. La lumière raconte des choses très différentes.»




