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Climat Libé Tour : reportage

Futurs réacteurs EPR à Gravelines, le débat pour tous

Jusqu’en janvier, une consultation citoyenne est organisée pour recueillir les points de vue et les attentes des habitants de la région sur le possible agrandissement du site nucléaire d’EDF, déjà le plus important de France.

A la centrale nucléaire de Gravelines, le 15 janvier. (Vincent Isore/IP3)
ParStéphanie Maurice
correspondante à Lille
Publié le 20/11/2024 à 20h06

Des questions, ils en ont en rafale. Est-ce que les entreprises locales participeront à la construction des deux nouveaux réacteurs de type EPR prévus à Gravelines (Nord), à côté de la centrale nucléaire existante ? Et les anciens réacteurs, qui ont été prolongés, qu’est-ce qu’on va en faire ? Pourquoi y a-t-il eu ces problèmes à Flamanville (Manche) ? Ils sont trente et composent le panel citoyen – femmes et hommes à parité, âgés entre 18 et 62 ans – voulu par la Commission nationale du débat public (CNDP). Celle-ci a été missionnée par EDF pour recueillir tous les points de vue sur le projet d’extension du site de Gravelines, soit l’installation d’une paire d’EPR2, pour une mise en service prévue pour 2038-2039, avec 8 000 emplois au pic du chantier et 1 000 ensuite pour les faire tourner. Ce samedi 16 novembre, ils se réunissaient pour la première fois dans un grand hôtel de Dunkerque afin de mettre sur la table leurs interrogations d’habitants. Une étape de débroussaillage du sujet, avant de se retrouver les 7 et 8 décembre, quand ils travailleront sur ce qui leur tient le plus à cœur avec des experts conviés. Ensuite, il faudra écrire, puis rendre leurs conclusions. Un fonctionnement finalement proche de celui des conventions citoyennes qui se sont déjà tenues sur l’environnement et sur la fin de vie.

Un programme dense

Ils ne sont ni militants ni spécialistes, et ils ont été choisis, par un système de quotas, dans un périmètre de cinquante kilomètres à la ronde entre Dunkerque, Calais et Saint-Omer (Pas-de-Calais). C’est un cabinet qui s’est chargé des appels téléphoniques aléatoires pour recruter les différents profils. Pas de demandes aux associations ou aux élus : «On devait s’extraire des subjectivités locales», dit joliment Régis Guyot, l’un des six membres de l’équipe chargée de la bonne tenue de cette consultation citoyenne. Le débat public, qui s’est ouvert par une réunion plénière le 17 septembre, a un programme dense de réunions jusqu’à la clôture prévue le 17 janvier. Prochain événement en date : un ciné-débat à Gravelines, le 26 novembre, autour de la projection d’un film coécrit et coréalisé par des lycéens de Grande-Synthe, Génération EPR2. Néanmoins, ces discussions sont surtout fréquentées par des gens déjà sensibilisés, associatifs, politiques, pour ou contre le nucléaire… C’est donc le boulot de la Commission d’aller chercher d’autres voix, et le rôle de ce panel de les faire entendre. «Il faut toucher toutes les catégories de population, y compris ceux qui pensent spontanément que ces débats ne sont pas faits pour eux», précise Régis Guyot.

Le matin du 16 novembre, ils ont visité le lieu d’implantation prévu, à proximité des six tranches nucléaires déjà existantes, écouté les explications d’EDF, et défini les principales thématiques qui les intéressent : l’impact sur l’emploi et la formation des travailleurs ; la sûreté et la sécurité ; la santé des habitants ; les infrastructures supplémentaires nécessaires (logements, transports, équipements collectifs) ; la justice territoriale et fiscale (avec la crainte que Dunkerque ne concentre tous les avantages) ; et enfin, l’impact environnemental. Chacun étant libre ensuite de choisir la table ronde qui l’intéresse, on se déplace, dans le brouhaha, avec blouson et documentation dans les bras. Surprise : la thématique environnement est boudée, une seule participante est motivée. L’animateur de la journée, Pierre Arène, demande à l’un des groupes de plancher sur les raisons de ce manque d’intérêt. «Pas assez concret», dit quelqu’un. Surtout, ici, les inquiétudes environnementales ne sont pas liées au nucléaire, mais plutôt aux industries lourdes, comme la sidérurgie avec ArcelorMittal. «On a un air pas mal pollué sur le Dunkerquois : tu mets une chaise en plastique blanche dehors, le lendemain, il y a de la poussière noire dessus», témoignent-ils. Des souvenirs d’enfance remontent : jouer à proximité de la zone industrielle et revenir noir de la tête aux pied, «Si c’était sur nous, forcément, on en a avalé…» Le rapporteur de la table recadre : «Là, on s’écarte. Avec les EPR, on aura un peu plus de déchets, mais la filière existe. Et ils vont les construire sur un site déjà industrialisé. L’impact environnemental est faible.» Les participants ont tous en tête les emplois promis : «Cela va permettre le développement de l’économie locale. Nous avons déjà un savoir-faire, grâce à la centrale nucléaire, et une population relativement jeune qu’il faut former. Ce sont des emplois assez attirants en termes de rémunération et de prestige», note ainsi le groupe chargé de ce thème.

Des préoccupations communes

D’une table à l’autre, des préoccupations communes rebondissent. Par exemple, la pastille d’iode qui est distribuée dans un rayon de vingt kilomètres autour des centrales nucléaires et qui sert à saturer la thyroïde et éviter des cancers en cas d’accident. «Moi, je ne connaissais pas ce truc-là», signale un participant. Un autre précise qu’il a reçu la documentation dans sa boîte aux lettres mais qu’il l’a jetée : «Qui l’a lue, franchement ? Qui est allé chercher le médicament ? On a tous des vies un peu trépidantes, on travaille, on va chercher les enfants à l’école. Il faudrait une formation obligatoire dans les entreprises», suggère-t-il. Et le manque d’informations est en effet un constat général.

Ils sont également nombreux à demander un tarif préférentiel de l’électricité pour les voisins de la centrale nucléaire. «Ce serait plus équitable. Même si les scénarios des risques sont fictifs, cela reste dans la tête», dit l’un des membres du panel. Une habitante de Gravelines le reconnaît : avoir une centrale nucléaire sur la commune a des avantages, la ville finançant grâce à cela de nombreuses activités, «L’équitation, c’est 30 euros à l’année», dit-elle. Mais une baisse des factures, comme pour les salariés d’EDF – un avantage qui ne choque pas –, ce serait encore mieux. La rapporteure du groupe «justice territoriale et fiscale» voit cette demande comme une compensation : «Il y a un impact moral pour tous les habitants autour de la centrale.» Mais ce sera difficile à mettre en place, ils en ont conscience. Un participant suggère plutôt un impôt foncier réduit à proximité des EPR. Ce qui provoque une vive réaction : «Ce n’est pas le petit au Smic qui peut s’acheter une maison, c’est encore les propriétaires qui vont gagner sur leur taxe foncière !» L’animateur du débat, Pierre Arène, reste imperturbable : «On le note comme un point de désaccord à explorer.»

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