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Interview

«Il y a la nécessité d’un changement transformateur sur le sujet biodiversité»

Hélène Soubelet, directrice de la Fondation pour la recherche sur la biodiversité, revient sur l’importance de repenser les enjeux environnementaux et d’agir d’abord sur la préservation et la restauration des écosystèmes.

A Clerques (Pas-de-Calais), le 11 décembre. Dans la zone humide du gué d’Audenfort se trouvait une pisciculture qui a été détruite. Un bras de rivière a été aménagé pour faciliter la remontée des poissons migrateurs.  (Stéphane Dubromel/Hans Lucas pour Libération)
Par
Valérie Sarre
Publié le 19/12/2025 à 18h04, mis à jour le 12/01/2026 à 11h40

Restauration des rivières, protection des nappes phréatiques ou des zones humides, lutte contre l’érosion… En partenariat avec l’Office français de la biodiversité, retour sur quelques initiatives pour préserver la nature.

Les derniers rapports de la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) dressent un tableau inédit de l’etat actuel de la biodiversité dans le monde. Hélène Soubelet, directrice de la ­Fondation pour la recherche sur la biodiversité, alerte sur la nécessité de mener des actions en amont pour une meilleure efficacité.

Plusieurs rapports sur la biodiversité ont été publiés par l’IPBES, le «Giec de la biodiversité», notamment le rapport Nexus. Quels sont leurs principaux enseignements ?

Ces rapports insistent sur la nécessité d’un «changement transformateur» dans nos sociétés et nos approches sur le sujet biodiversité. Ils offrent une évaluation inédite de l’état de la biodiversité dans le monde, des activités humaines les plus responsables et des actions menées. Parler de «changement transformateur» signifie agir sur les pressions directes – comme la pollution par exemple —, mais aussi sur les pressions indirectes. On sait ainsi que l’agriculture intensive pollue énormément car elle utilise de nombreux intrants chimiques – engrais, pesticides. Aujourd’hui la politique agricole commune, au niveau européen, finance cette agriculture en distribuant des aides au rendement et aux surfaces exploitées. Il faudrait y introduire une incitation à réduire l’usage de ces produits chimiques. Le rapport souligne qu’il faut agir en amont, sur les financements eux-mêmes afin de les réorienter. Pour rappel, les flux financiers consacrés à la biodiversité ne représentent que 0,25 % du PIB mondial…

Quelles conséquences sur les actions à mener ?

Lorsque je suis un acteur public ou privé, mes décisions doivent prendre en compte tous les enjeux à la fois, agricole, biodiversité, santé humaine, changement climatique, rareté de l’eau, car le rapport révèle que des approches cloisonnées engendrent souvent l’inefficacité, voire des impacts négatifs sur d’autres enjeux. Ainsi, si l’agriculture ne prend pas en compte la biodiversité, non seulement elle détruit les sols, mais a aussi des impacts négatifs sur l’eau, sur l’air, sur notre santé, sur la biodiversité et au bout du compte, elle se détruit elle-même.

Car, l’agriculture bénéficie directement des écosystèmes. Un sol vivant permet de stocker de l’eau : ainsi les besoins d’irrigation seront moins importants et l’usage des pesticides – très coûteux — sera moins nécessaire. Une étude menée par le professeur Eyal Frank de l’université de Chicago, publiée en 2024 dans la revue Science, a constaté que dans plusieurs comtés américains l’effondrement des populations de chauve-souris a entraîné une augmentation de 31 % de l’usage des pesticides par les agriculteurs. Cela s’est traduit par une chute de leur rentabilité, mais surtout par une hausse de 8 % de la mortalité infantile, soit 1334 décès supplémentaires ! Les agriculteurs ont l’impression qu’ils peuvent se passer des écosystèmes, mais c’est faux. Les grandes cultures sont vulnérables, car l’espèce qui a été sélectionnée pour un rendement maximum, ne l’a pas été pour sa capacité de résilience. Elle s’avère donc particulièrement sensible aux ravageurs [l’ensemble des organismes qui entraînent des dégâts sur les plantes cultivées, ndlr].

Pourquoi les zones humides jouent-elles un rôle essentiel ?

Le rapport préconise d’agir sur la préservation et la restauration des écosystèmes. A ce titre les zones humides sont vitales, comme l’illustre parfaitement le cas des mangroves. On voit bien qu’en prenant les sujets par l’axe de la restauration de l’intégrité écologique des écosystèmes on agit sur tous les enjeux à la fois : la santé humaine, l’alimentation, le changement climatique… En matière d’eau, la communauté des scientifiques a identifié dans ce rapport une quinzaine de solutions vertueuses pour la biodiversité. Les hydrologues soulignent aussi la nécessité de mettre en place une «éducation à l’eau».

Cette étude insiste aussi sur la nécessité de nous reconnecter à la nature…

Oui c’est un point essentiel. Si la connaissance est de plus en plus partagée sur ces sujets, on constate en revanche des reculs dans la sphère publique, comme l’a illustré la loi Duplomb. Il nous manque un accord sur un objectif commun. Nous n’avons pas tous la même vision du monde… Et sans vision commune, il ne peut y avoir de stratégie efficace.

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