Cévennes. Un castor bien gras s’affaire dans la végétation en bordure du Gardon à Mialet. Il me tourne le dos, exhibant son ample postérieur. Une étrange excroissance borde la queue, traînant presque au sol. J’apprends qu’il s’agit de glandes à castoréum : elles sécrètent une substance musquée, utilisée par l’animal pour marquer son territoire et imperméabiliser son pelage. L’utilisation du castoréum par l’industrie du parfum, ainsi que celle de la peau des castors par les bonnetiers, a bien failli anéantir l’espèce. Grâce à une protection efficace, elle gagne désormais du terrain partout en Europe.
A l’échelle de la planète, la capacité des castors à modifier leur environnement dépasse celle des termites et des fourmis, et n’est surpassée que par celle des humains : les coupes d’arbres, constructions et déjections de ces braves castors façonnent les écosystèmes des rives (1), avec des paysages transformés à l’échelle de régions entières.
L’affaire est bien connue, mais une étude récente (2) de l’Université de Stirling souligne une dimension jusqu’ici négligée : les castors favorisent aussi les insectes pollinisateurs. Pour ce faire, l’équipe menée par Patrick Cook a travaillé dans une charmante vallée écossaise. Six zones humides ont été étudiées : trois mares créées par les humains à des fins de restauration écologique et trois autres façonnées par des castors, architectes de leurs environnements. Au cours de l’été 2023, Patrick Cook et quelques naturalistes passionnés ont étudié la végétation en bordure de ces six zones humides, en notant tout particulièrement l’ampleur des inflorescences. Les jours de beau temps, les écologues ont quadrillé ces terrains pour recenser les abondances d’insectes, tout particulièrement celles des papillons, des abeilles et des syrphes. Ces derniers, souvent confondus avec les guêpes et les abeilles dont ils imitent les rayures, sont des mouches très communes, fréquemment observées en vol stationnaire au-dessus des fleurs.
Les zones humides artificielles et celles créées par les castors abritaient des communautés similaires d’abeilles et de papillons, mais celles transformées par les animaux bâtisseurs hébergeaient 1,5 fois plus de papillons et deux fois plus de syrphes, issus d’espèces plus diverses. Ceci est dû à la plus grande diversité de nectars disponibles pour les butineurs dans les zones humides peuplées de castors car, comme le notent les auteurs, «elles sont en constante évolution en raison des fluctuations du niveau d’eau résultant de la création, de la réparation et des fuites des barrages, de la suppression de la couverture forestière et des grignotages sélectifs. Cela facilite la prolifération d’espèces à croissance rapide qui investissent massivement dans la floraison.»
L’étude souligne le rôle majeur des syrphes comme pollinisateurs, alors que 80 % des espèces de papillons présentes outre-Manche déclinent en termes d’abondance et de distribution. Et les auteurs de conclure : «Actuellement, au Royaume-Uni, la plupart des programmes agroenvironnementaux encouragent la création d’étangs artificiels, sans offrir aux propriétaires fonciers d’incitations financières suffisantes pour accueillir des zones humides peuplées de castors, malgré le potentiel bénéfique de ces derniers pour la pollinisation. Cette position doit changer si nous voulons profiter du buzz des pollinisateurs que favorisent les zones humides peuplées de castors.»




