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Documentaire

«La Route» de Marianne Chaud : voie haute

Dans son documentaire, la cinéaste suit les habitants de la vallée du Zanskar, dans l’Himalaya indien, entre maintien des pratiques ancestrales et bouleversements liés au chantier.

(ZED)
Publié le 29/11/2025 à 20h01

Perdu dans les montagnes, le Zanskar, une des régions les plus isolées de l’Himalaya indien. Au milieu coule une rivière, et sur ses bords, une route. Aujourd’hui, tout le monde y travaille ; les hommes, les femmes… Tous sur cette piste à casser des cailloux, dynamiter les falaises, pelleter le sable. Ils y travaillent tous les jours, sauf le dimanche, et ont abandonné une partie de leurs champs et de leurs troupeaux pour se consacrer à cette nouvelle activité plus rémunératrice. Tel est le sujet de la Route, dernier documentaire de Marianne Chaud, documentariste, anthropologue et cinéaste haut-alpine, multiprimée pour ses films intimes et sensibles, notamment sur les habitants de l’Himalaya indien (1).

La cinéaste se penche donc sur la construction de ce tronçon voulue par l’armée indienne pour défendre ses frontières, un rempart géographique infranchissable. Ce passage va lui permettre d’accéder du Pakistan à la Chine, une des zones les plus militarisées au monde. Le chantier est colossal : construire à 3 000 mètres d’altitude, presque sans moyen mécanique, aplanir et sécuriser la piste puis la bitumer… Autrefois il fallait six jours pour regagner le village le plus reculé. Désormais, avec la route, le Zanskar se traverse en trois heures.

Alors tous les villageois s’y sont mis. Ils ont planté moins de culture cette année, car «travailler sur la route est plus utile et cela rapporte davantage [12 dollars par jour]». Tout ce qu’ils gagnent, ils l’envoient à leur famille. «On ne garde rien pour nous, juste de quoi s’acheter des vêtements et de la nourriture. Le reste part pour les études de nos enfants.»

Héritage agricole

Dans les villages, la vie ressemble au temps d’avant. La charrue est vétuste et sommaire, on ramasse les pommes de terre, les travaux des champs se font un jour par semaine et le soir après la journée de labeur. Combien de temps vont-ils pouvoir garder cet héritage agricole avant de plonger dans le monde moderne ? Au village ne restent que les anciens comme ce vieux qui s’échine sur un métier à tisser et qui se moque de lui-même en racontant «qu’aller chercher des bouses – de yack – pour se chauffer, c’est notre seule préoccupation». Et de poursuivre, lucide devant la caméra, «l’arrivée de la route est un vrai progrès. Sans route il n’y aurait rien pas de quoi gagner de l’argent. Si tu as l’argent tu peux manger ce que tu veux, du riz, des légumes, avant on ne trouvait rien que de la farine d’orge. C’est tout ce qu’on mangeait. On faisait aussi beaucoup de bières. On buvait toute la journée, on était saouls, on se battait beaucoup».

Norbu, lui, a vendu ses chevaux et monte de grosses branches sur son dos, il travaille aussi pour la route et s’est construit une nouvelle maison avec son salaire. Il la veut moderne et spacieuse, il apprend à ses enfants à lire, et espère qu’ils deviendront des citoyens comme les autres. Un monde meurt. Faut-il le regretter ? Et quel sera le prochain ?

(1) Himalaya, la terre des femmes (2007), Himalaya, le chemin du ciel (2008).
(2) La Route, réalisé par Marianne Chaud, 85 minutes, (2025) actuellement diffusé dans les festivals de montagne. Le documentaire vient de recevoir le prix du public au festival de montagne d’Autrans.

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