Espace de débats pour interroger les changements du monde, le Procès du siècle se tient chaque lundi à l’auditorium du Mucem à Marseille. Libération, partenaire de l’événement depuis ses débuts, propose articles, interviews ou tribunes sur les thèmes de cette nouvelle saison. A suivre: le débat «Bienvenue en science-fiction», le lundi 1er décembre.
Terminé les vaisseaux spatiaux, les explosions et les petits bonshommes verts, ces fantasmes de science-fiction du XXe siècle… «La SF est en train de se prendre le mur du réel dans la face», affirme l’écrivain Léo Henry.
Depuis trente ans en effet, la vidéosurveillance, — tout droit sortie des récits dystopiques — a été déployée un peu partout dans le monde et est désormais omniprésente dans les banques, les rues, les halls d’immeubles ou accrochés aux gilets des policiers.
En France, elle a démarré en 1993 à Levallois-Perret, commune des Hauts-de-Seine alors dirigée par Patrick Balkany. «Depuis vingt ans, selon Martin Drago, membre de la Quadrature du Net et auteur de Caméras sous surveillance aux éditions Terres de Feu, il y a eu une intensification», à tel point que ces dispositifs — appelés «vidéoprotection» sous Sarkozy en 2011 — sont normalisés dans l’espace public et difficilement quantifiables.
Les implanter dans une ville imaginée par les créateurs de Black Mirror ou dans une de nos cités relève d’une surveillance de chaque instant où la reconnaissance faciale peut être activée. Dans le premier cas, il s’agissait de contrôler l’individu focalisé sur sa note sociale (l’épisode est en ligne) ; dans l’autre, d’une politique sécuritaire poussée à l’extrême dans certains pays comme la Chine.
Plus flippant encore, dans le cyberpunk — un genre de la SF — «des formes de prémonition de dispositifs de surveillance se développent notamment par l’incrustation de micros dans les dents, sans en avertir la personne concernée», explique Yannick Rumpala, maître de conférences en science politique à l’Université Nice Côte d’Azur, qui sera présent au Mucem le 1er décembre.
Fantasme sécuritaire
Partout, tout le temps et plus particulièrement depuis la crise sanitaire, comme si l’étrangeté du confinement était, selon les termes de Martin Drago, «un accélérateur de surveillance». La pandémie — également motif dans la SF — a été «une foire aux idées» : des caméras capables de détecter la fièvre pour restreindre notre liberté de circuler, l’application StopCovid «avec un traçage» de nos relations, le déploiement des drones pour surveiller (relire l’interview réalisée en juillet 2021…
L’autre tournant en France a été les Jeux olympiques avec l’autorisation par le Parlement de la vidéosurveillance automatisée sur la voie publique — autrement dit l’utilisation d’un traitement algorithmique dopé à l’IA. «C’est un fantasme sécuritaire qui prend corps […]. Il y a quelque chose de tout-puissant, de mythologique dans le pouvoir qu’elle procure», ajoute Martin Drago, passant ainsi sans grand mal d’une société disciplinaire à une société de contrôle bien qu’on ait été «alertés depuis l’enfance par les récits de science-fiction». Et cela, dès 1949 avec 1 984 de George Orwell : le télécran, présent chez chacun, enregistre les intérieurs et diffuse la propagande du régime. Le Britannique l’avait prédit, «on ne l’avait pas cru», dit l’écrivaine de SF Catherine Dufour (également invitée au Mucem pour ce débat) laissant sous-entendre qu’on a depuis invité Big Brother dans nos poches.
Demain I-robot ?
Dans Manifeste cyborg, essai publié en 1985, Donna Haraway écrit que «nos machines sont étrangement vivantes, et nous, nous sommes épouvantablement inertes». Elle ne croit pas si bien dire : quarante ans plus tard, des robots humanoïdes rentrent dans nos intérieurs. Son nom, Neo Gamma ; sa taille, 1 mètre 65 ; son rôle, être majordome ou assistant personnel. Ce prototype, conçu par l’entreprise norvégienne 1X et entraîné actuellement en Californie, sait répondre à notre flemme en faisant le café ou en passant le balai à notre place. En Chine, et plus particulièrement à Shenzhen, de drôles d’auxiliaires de vie se promènent dans les maisons de retraite et proposent des soins d’acupuncture ou des parties d’échecs.
Il y a aussi Markus qui prend soin d’un vieux peintre riche et célèbre ou encore Kara, une femme de ménage mais eux ne sont pas engagés au sein de cet établissement. Ils viennent d’un futur imaginé dans le jeu vidéo Detroit : Become Human, dans lequel les androïdes sont omniprésents dans notre quotidien. Et vont jusqu’à développer des sentiments.
La technologie va plus vite que l’imagination des scénaristes car d’ici trois à cinq ans, certains pourront agir «en manifestant toute une gamme d’émotions», explique le directeur du projet robot humanoïde de l’université Fudan de Shanghai, Liu Lizheng, au journal China Daily, dont les propos ont été repris fin août dans Courrier international.
Le travail scientifique influence la science-fiction et vice-versa, il y a là une hybridation, «une espèce d’allers-retours» de plus en plus rapprochés, conclut Catherine Dufour.




